La Maison des Bozos ou la résurrection d’une boîte à chansons

En mai 1959, sept artistes québécois créent un lieu pour la chanson à Montréal : Chez Bozo. Alors que tout le monde pensait qu’il ne restait plus rien de cette boîte à chanson, Alexandre Leclerc (Bernhari) et Maxime Le Flaguais ont redécouvert le lieu, dont un mur couvert des empreintes de celles et ceux qui y avaient chanté. On a eu le plaisir de les rencontrer et de découvrir la folle histoire de sa résurrection et de la création de la Maison des Bozos.

La Face B : J’ai cru comprendre que le point de départ de cette découverte, c’était une visite aux archives nationales. Comment est-ce que vous en êtes arrivés à tomber sur la dite archive à la BAnQ ?

Alexandre Leclerc (Bernhari) : En fait, quand j’étais en France, je voulais faire écouter du Claude Léveillée à Clément, le guitariste de Feu Chatterton. J’y arrivais pas, parce que ce n’était pas disponible sur les plateformes. Donc quand je suis revenu au Québec, je suis allé aux archives nationales, je me suis dit que j’aillais voir si je ne pouvais pas trouver des bandes pour les faire numériser et les rendre disponibles. J’ai été aux archives nationales, avec mes gants, dans les affaires de Claude Léveillée. Ses vieux passeports, ses objets, ses carnets et tout. Et j’ai trouvé l’affiche de la première boîte à chansons en importance du Québec, qui s’appelait Chez Bozo, et il y avait l’adresse. Donc c’est comme ça que ça a commencé.

La Face B : Et à quel moment tu t’es rendu sur place ?

Alexandre Leclerc (Bernhari) : J’avais regardé sur Google et je voyais comme une espèce de vieille maison hantée à l’abandon. Mais je me disais, c’est dans le centre-ville, sur la rue Crescent, c’est sûr qu’ils l’ont démoli. Je me disais, ça se peut pas. Et je finis par ya aller un soir puis il s’est avéré que le bâtiment était toujours là. La porte était ouverte à l’entrée, ça avait l’air complètement à l’abandon. Je suis rentré à l’intérieur avec ma lampe de poche de téléphone, c’était un peu un plancher fragile et tout. Mais il y avait un magnifique escalier, j’étais comme aspiré par l’escalier. Je suis arrivé en haut à l’étage, et c’est là que j’ai été attiré par ce que j’ai vu sur le mur, ces trois empreintes de mains.

Et au même moment, la porte s’est ouverte en bas, c’était une scène de film d’horreur. Je suis retourné au sommet de l’escalier. Il y avait un monsieur en bas. Il dit : « Who’s there? », donc je lui réponds « It’s Alex!, I just came by. Do you know what used to be here? », je descends l’escalier tranquillement et il me dit : « You’re not supposed to be here. ». Donc je sors de là, je rentre dans la voiture, mais ça me reste en tête.

Quelques semaines plus tard, je suis en train de lire la biographie de Claude Léveillée et je tombe sur un passage où Marcel Dubé raconte que les plus grandes personnalités y venaient, dont Édith Piaf, Yves Montand, Simone Signoret. Et là, ça dit « On laissait l’empreinte de leur main sur un mur en guise de… ». J’ai échappé le livre par terre, c’est vraiment ça que j’ai vu. Je retourne au centre-ville, c’est le soir encore mais la porte est barrée cette fois-ci.

Le lendemain matin, j’écris à Maxime. On devait se voir, on travaillait sur une chanson. Je finis par lui raconter l’histoire, donc on finit de manger et on y va. On descend dans le centre-ville, la porte est fermée mais il y a un pick-up. Dans la boîte du pick-up, il y a un ouvrier qui me dit : « C’est pas à moi que tu veux parler, c’est à ce mec-là. ».

Je me retourne : Il y a une Tesla, la porte s’ouvre, un homme sort de la voiture. Il me regarde et me dit : « You’re here for the visit ? ». C’est la même personne qui m’avait mis à la porte mais à ce moment là, on ne se reconnaît ni l’un ni l’autre. Maxime stationne sa voiture, il sort et se présente. Il n’avait pas suivi le fait qu’on se faisait passer pour quelqu’un d’autre (rires).

Ce monsieur-là est gentil, accueillant. Il nous fait visiter la place, il commence à nous montrer son projet, il veut faire un fleuriste là-dedans. Moi, j’ai le cœur qui bat fort et je lui demande : « Can we go take a look upstairs? ». On arrive en haut, on voit une murale et il y a 90 empreintes de mains. Je me retourne vers Maxime et je lui dis: « Si tu veux prendre des photos, je m’en occupe. ». Je pars avec le monsieur, je le distrais pendant que Maxime prend des photos partout. Je me rapproche du mur, je vois l’empreinte de Raymond Lévesque, je vois sa signature, dans ma tête tout est officialisé, ça ne peut pas être autre chose.

Rapidement, je lui dis : « Tu ne devrais rien faire. Garde ça comme ça, c’est magnifique. » Il avait tout rénové, sauf la murale. Il avait gardé ça parce qu’il voulait faire un atelier de fleurs. Il voyait les couleurs rouges et bleues sur la murale qui se confondait avec les fleurs, il trouvait ça joli. On est parti chez un ami. On a commencé à analyser les mains, les signatures, les photos de Maxime. On se rend compte que tout le monde est là : Yves Montand, Simone Signoret, Édith Piaf, Félix Leclerc

On s’est dit qu’il fallait essayer de louer l’endroit, le protéger. C’est là que tous les contacts que Maxime s’est fait dans les 30 dernières années ont servi d’un coup. On a été capable d’entrer rapidement en contact avec des personnes importantes de la Ville de Montréal, du Gouvernement du Québec. Le propriétaire voulait détruire ce bâtiment-là pour en faire une tour à condos sur la rue Crescent.

Maxime Le Flaguais : On était en mission depuis le mois d’avril avec un locataire dans une situation très compliquée, un gars vraiment imprévisible. On s’est mis à fumer parce qu’il fumait et qu’on retournait tous les jours discuter avec lui et essayer d’alléger sa confiance.

Alexandre Leclerc (Bernhari) : C’est un film cette histoire. On a réussi à signer un bail qui ne faisait aucun sens, mais on l’a fait pour protéger l’étage, protéger le patrimoine. On a eu une grande collaboration avec le patrimoine du Québec, le ministre de la Culture nous a suivis et a émis un avis d’intention de classement en décembre dernier.

Le collectif Les Bozos en compagnie d’Édith Piaf, juin 1959. Fonds Claude Léveillée (P813, S5, SS2, D7_P1), BAnQ.
Crédits photo : Fernand Cambronne.

La Face B : Comment ça se fait que la murale ait résisté tout ce temps là ?

Alexandre Leclerc (Bernhari) : Dans les biographies de Claude Léveillée, Jean-Pierre Ferland et Clémence Desrochers il est écrit que la murale a été démolie. Les historiens, les musicologues, dans les milieux universitaires tout le monde savait que c’était là, Chez Bozo, mais personne n’a pensé qu’il y avait encore la murale derrière.

Maxime Le Flaguais : Il y avait un restaurant français qui s’est installé là après les Bozos, et ils avaient faits des travaux. À cette époque, les artistes qui sont revenus sur les lieux sont arrivés à l’étage et ont cru que la murale avait été détruite, alors qu’elle était cachée sous du placoplatre.

Le propriétaire actuel a acheté en 2016. Il a laissé ça à l’abandon dans le but que ça s’écroule, pour pouvoir faire sa tour à condos. Il l’a laissé dix ans à l’abandon, il n’y avait pas de fenêtres, il y avait des squatteurs qui venaient, il y a même eu des feux à l’intérieur, il y a des traces de suie partout sur la murale. C’est le chaud et le froid qui a fait en sorte que le mur en avant s’est peu à peu désagrégé qui a révélé la murale derrière.

Alexandre Leclerc (Bernhari) : On a eu de la chance de venir à ce moment-là. La première fois que je suis venue, le mur de place qui étaient devant la murale commençait surement à tomber, c’est pour ça que je n’avais vu que trois empreintes. Aujourd’hui, 75 mains ont été identifiées sur environ 90 mains. Il y a encore une bonne douzaine de gens qui ne sont pas identifiés, mais il y a des universitaires qui commencent à étudier la chose. La voir de face cette murale-là, ça donne la chair de poule.

Maxime Le Flaguais : La main de Piaf, quelqu’un a essayé de la voler. On voit des coups de ciseaux autour, on suppose que quelqu’un a essayé de la prendre.

Alexandre Leclerc (Bernhari) : Quand il a commencé à découper, il s’est rendu compte que ça allait s’effriter. Il s’est arrêté par chance.

Maxime Le Flaguais : Ça a démoli une partie de sa signature. Au début, on ne savait pas que c’était la main de Piaf, puis on a trouvé une photo d’elle avec la main où elle était en train de signer en dessous, c’est comme ça qu’on a su que c’était la sienne.

Puis cette main, elle est particulière. Il y a un œil dedans. Un œil presque photographique, très réaliste, dans la paume de sa main, comme un œil de bienveillance. Il n’y a pas ça nulle part ailleurs. Quand on s’approche, on a un peu le frisson, c’est spécial, comme si elle nous regardait.

La Face B : Ce lieu-là, qu’est-ce que vous voulez que ça devienne ?

Alexandre Leclerc (Bernhari) : On loue l’endroit, on fait renaître la boîte à chansons, ça a mis énormément de temps mais on ouvre officiellement le 15 mai, comme à l’époque, en 1959. Les Bozos, c’est Jean-Pierre Ferland, Clémence Desrochers, Claude Léveillée, Raymond Lévesque… C’est là, sur ce plancher même que se sont composées beaucoup de grandes chansons québécoises. C’est là qu’est né l’esprit de la chanson québécoise, c’est le début de la Révolution tranquille. Ça a été tellement important qu’il y a 150 boîtes à chansons qui ont ouvert à travers le Québec.

Maxime Le Flaguais : Au rez-de-chaussée, on ferait café, buvette, boutique. Puis aussi, ça va servir de musée. Les gens vont pouvoir acheter des billets pour venir visiter la murale et d’autres artefacts qu’on a retrouvés. Alexandre a contacté toutes les familles des Bozos, la nièce de Claude Léveillée, la fille de Jean-Pierre Ferland, la fille d’Hervé Brousseau, elles sont vraiment enthousiastes par rapport au projet. Clémence Desrochers, c’est la seule survivante des Bozos, elle a 92 ans. On est allé la voir à plusieurs reprises et on lui a fait reproduire ce qu’elle avait fait à l’époque sur le mur d’honneur. Ce qu’on a décidé de faire, c’est un mur de la transmission qui fait face à la murale d’origine. On a intégré la main de Clémence Desrochers au mur. Les nouveaux artistes qui vont venir jouer Chez Bozo vont mettre leur main autour de la sienne.

Alexandre Leclerc (Bernhari) : C’est le pont entre les générations. On a 40 ans, Maxime et moi. Il y a 3 survivants de la murale : Claude Dubois, Claude Gauthier et Clémence Desrochers, tous les autres sont morts. L’idée, c’est de faire le pont avec les jeunes d’aujourd’hui, les 15-20 ans qui découvrent ce que c’est que la musique québécoise et ses racines.

Il y a tout ce projet de musée aussi, dont le but est de rentrer dans la boîte à chansons. Tout le monde fumait, c’était enfumé, on reproduirait cette boucane, avec les tables, les chaises, la murale, la scène, tout l’équipement de l’époque.

On fera aussi une espèce de « tiny desk » avec la murale. C’est-à-dire que l’artiste avant de faire son spectacle du soir va chanter une chanson devant la murale, qu’on va pouvoir filmer et publier. On aimerait aussi avoir des artistes internationaux qui passent et qui viennent jouer devant cette murale-là, parce que ce serait une belle vitrine pour le Québec, pour l’histoire du Québec. Ça contribuerait à mettre le Québec sur la map.

Maxime Le Flaguais : Notre mission, c’est vraiment de prendre la main d’un bord et de l’autre et de faire en sorte que la transmission se fasse. Dans le café-boutique, la buvette, principalement, on va entendre des chansons francophones. On est un lieu de diffusion de chansons francophones de partout dans le monde. On n’est pas fermé à voir un Américain ou une Américaine qui viennent chanter, mais le but c’est de mettre de l’avant les artistes francophones.

Alexandre Leclerc (Bernhari) : Suite à ça, on a créé une OBNL pour la protection du patrimoine musical québécois qui s’appelle Harfang. On s’est fait une administration très, très forte avec Mario Lefebvre, qui a notamment été le manager de Céline Dion, Jean-Martin Aussant qui est un économiste réputé, ou encore Daniel Lafrance, le président d’Éditorial Avenue.

La Face B : Puis, avez-vous pour projet d’éventuellement sauver d’autres boîtes-à-chansons ? Dans le quartier des spectacles les immeubles de la Casa Loma ou du Faisan Doré sont toujours debouts…

Alexandre Leclerc (Bernhari) : Avec Harfang on a plusieurs missions et la protection des anciennes salles de spectacle en fait partie. La première mission qu’on a réussie, c’est Chez Bozo.

On est en train de travailler sur la Casa Loma [un projet de construction court depuis plusieurs années]. Il y a moyen de faire pression au niveau des municipalités, ou bien même d’intégrer la salle de spectacle de la Casa Loma qui est au sous-sol dans le projet de construction, plutôt que de la démolir complètement. La Casa Loma, Jean-Pierre Ferland a commencé là, Ginette Reno a commencé là aussi. C’est un endroit super important. Et le Kingdom, pareil ! Le Kingdom, c’est le Faisan Doré, c’était le premier cabaret en Amérique du Nord.

Il reste seulement 4 cabarets à Montréal. Ils sont tous devenus des bars de danseuses ou de danseurs. Donc il faut toujours rester à l’affut des nouvelles sur ces lieux-là pour pourvoir les protéger. Puis une des missions d’Harfang c’est aussi de valoriser ce patrimoine-là.

Tu vois à Paris il y a des plaques avec « Ici est née telle personne ». On n’a pas ça au Québec, mais on a besoin de ça. Une des missions, c’est de dire « Ici est né Claude Léveillée, ici a vécu telle personne ». On a peur d’accorder de l’importance à qui on est au Québec, c’est très particulier, on a peur de brusquer, de déranger, de s’affirmer. Mais c’est important de le faire.

On ne s’est même pas encore affirmé assez pour se créer un pays, mais on travaille là-dessus.

Simone Signoret et Yves Montand devant le mur d’honneur de Chez Bozo, Photo Journal, vol.23, 36 (semaine du 19 au 26 décembre 1959).

La Face B : Finalement, l’ouverture de la Maison des Bozos tombe bien avec la montée du souverainisme chez les jeunes...

Alexandre Leclerc (Bernhari) :  Qui est énormissime, on parle de 55 %. Une montée fulgurante.

Maxime Le Flaguais : Le Parti québécois va entrer au pouvoir fort probablement. Après ça, un troisième référendum… À voir. Je pense qu’en ce qui nous concerne, on n’a pas vraiment de mission politique et ce qui se joue en ce moment est plus culturel qu’autre chose.

Alexandre Leclerc (Bernhari) : Cette murale-là, c’est une assise pour le Québec. On a ça, on s’accroche à ça, c’est un point de départ qui nous rassemble. Je pense que l’entièreté de l’endroit devient un peu une maison du Québec, c’est pour ça qu’on s’est dit qu’on allait appeler ça « La Maison des Bozos ».

La Face B : Et pour la suite, vous rêvez de quoi ?

Alexandre Leclerc (Bernhari) : Avec Mario Lefebvre, on travaille très fort à ramener Céline Dion Chez Bozo, elle a déjà chanté « Bozo » de Félix Leclerc. On rêve d’une rencontre avec Charlotte Cardin et Céline Dion chez nous. ce serait très beau.

Mais bon, on va se permettre de rêver, on commence avec Feu Chatterton!, on a déjà de quoi prévu avec Michel Rivard, Émile Proulx-Cloutier, Isabelle Boulay. Luc de Laochellière. À partir de mai, on devrait être en mesure d’annoncer la programmation pour la saison 2026 des Bozos.

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