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Les coulisses des Chroniques terrestres, par Voyou

J’attrape mon vélo et je file pleine vitesse le long du boulevard Magenta pour partir à la rencontre de Voyou. Nous sommes au mois de juillet, en pleine canicule, et le voyage de Chroniques terrestres est bien loin d’arriver à sa fin. Voyou nous raconte avec gentillesse, douceur et poésie les coulisses de ce projet.



La Face B : Salut Thibault. Enchantée, comment vas-tu ?

Voyou : Enchanté. Franchement ça va bien. Je suis un peu fatigué comme tout le monde parce que je n'ai pas trop dormi à cause de la chaleur, mais sinon ça va plutôt bien.

LFB : Ici on est dans les studios de ton label.

Voyou : Oui, qui vont bientôt déménager.

LFB : Et c’est là que tu composes tes albums ?

Voyou : Pas du tout. J'enregistre souvent des choses mais j'ai mon studio dans le sous-sol de ma maison. Par contre c'est un endroit où quand je dois enregistrer plusieurs personnes qui jouent en même temps, notamment des chœurs, ceux de tous mes albums je pense, je le fais ici. Même des musiques de films que j'ai fait, à chaque fois que j'ai des voix d’autres personnes à enregistrer, mais aussi des violons, des cordes, des ensembles de cuivres, c’est dans ce studio. Sur le premier Chroniques terrestres, donc le volume 1, je m'étais installé dans la live room avec mon ordi et tout le matériel et j'avais fini le disque ici. Là cette fois non, on a simplement commencé le mixage du disque avec Michael Declerck.

LFB : Il y a quelques semaines tu as sorti le deuxième volume de Chroniques terrestres. Je me demandais si pour quelqu'un qui ne connaît pas forcément le projet, tu aurais quelques mots pour décrire ces chroniques ?

Voyou : Bon déjà c'est un album instrumental, en partie. En tout cas c'est un album sur lequel moi je chante pas. J'ai quand même laissé le chant à certaines personnes, donc à Tuerie et à Lubiana. C'est un album qui est très visuel, je dirais que c'est des espèces de cartes postales. L'idée de ces chroniques terrestres ça serait comme si des gens arrivaient de l'espace et on leur donnait des cartes postales visuelles de choses, d'actions, d'éléments, de paysages, pour un peu leur donner l'impression de ce qu'est la vie sur Terre.

LFB : D'accord, donc pas des chroniques qui seraient destinées à des gens qui ne connaissent pas encore la Terre ?

Voyou : Si, ça pourrait. Mais c'est aussi un appel à avoir ses propres chroniques terrestres. Un appel à prendre le temps de regarder les choses qui se passent autour de nous et puis à essayer aussi de, comment dire, de les dépeindre et de les comprendre avec d'autres éléments, avec la musique par exemple. D'ailleurs ça me sert beaucoup parce que c'est des moments d'expérimentation que j'ai, où je passe du temps tout seul à faire de la musique, vraiment tout seul, sans l'intervention de personne. Alors que sur mes autres albums il peut y avoir d'autres musiciens et musiciennes qui interviennent par moment. Et puis surtout je le fais en général avec des techniciens et des techniciennes.

Là je suis vraiment tout seul chez moi, dans mon studio, et j'essaie de trouver des manières de générer des émotions, de générer des couleurs, des décors. Après ça me sert parce que ça m'apprend à faire beaucoup de choses, que je peux réutiliser quand je fais un album où je dois chanter et où je raconte des histoires. Ça me permet de savoir un peu comment créer un décor dans lequel je vais aller situer mon histoire après.


LFB : Entre ces deux volumes, tu as sorti deux albums, Les Royaumes Minuscules et Henri Salvador est un Voyou.

Voyou : Et même un EP aussi qui s'appelle Seul ; trois disques.

LFB : Ces chroniques-là t'inspirent pour créer d'autres projets ? Tu t'en nourris ?

Voyou : Disons que ça me permet de me défaire d'habitudes que j'ai, et de couper avec un cycle un peu.

LFB : Oui tu te sens plus libre.

Voyou : Ouais en tout cas je déconstruis des manières de faire de la musique que j'ai déjà et j'en apprends des nouvelles. C'est aussi des moments qui me permettent d'apprendre des nouveaux instruments de musique et d'essayer de trouver d'autres harmonies. C'est assez simple quand t'as une méthode qui fonctionne pour faire des chansons, et c'est d'ailleurs ce qui se passe en général entre un album et un EP qui va suivre par exemple, c'est que du coup je suis un peu dans les mêmes tics d'harmoniques, donc sur les accords, sur les mélodies, sur les grooves, sur les manières d'arranger, sur les textures. Je vais me retrouver à avoir un même mode de fonctionnement. Faire ces disques-là ça me permet un peu de faire le vide.

LFB : Quand tu as sorti le premier volume, t'avais déjà en tête cette idée que peut-être il y en aurait d'autres, et une série ?

Voyou : Oui parce que je l'ai appelé volume 1, le premier (rires). Donc je m'étais dit que j'en ferais d'autres. Je l'ai mis aussi parce que du coup ça me forçait un peu à en faire un deuxième. Je me permettais d’ouvrir une suite. Parce qu'il faut trouver le temps de le faire, et puis c'est pas des disques qui ont un intérêt commercial gigantesque. C'est pas un truc avec lequel je pars en tournée par exemple, véritablement. C'est plus des disques que je fais pour moi, et puis pour certaines personnes qui aiment bien ce genre de choses.

Moi par exemple j'ai passé beaucoup de temps chez les disquaires à chercher des disques inconnus dans les rayons de musique de librairie ou ce genre de choses, et ces disques ils m'ont vachement nourri. Je sais que je connais quelques personnes qui aiment bien écouter ce genre de musique, mais c'est pas forcément des disques avec lesquels … Il n'y a absolument rien qui est voué à être un tube dedans. C'est juste des disques que je fais vraiment pour le plaisir de faire de la musique et pour le plaisir de l'apprentissage aussi.

LFB : Donc on peut s'attendre à un volume 3 ?

Voyou : J'espère oui ! J’espère qu'il y en aura d'autres. En plus de ça la personne qui fait la pochette c'est tout le temps la même pochette, le disque a toujours la même forme graphiquement.


LFB : Par Lila Poppins ?

Voyou : Ouais. Donc il y a un truc qui est génial avec ce disque, c'est qu'on n'a pas à se poser trop de questions sur l'image et notamment mon image à moi. C'est très simple à mettre en place. On demande à Lila de faire une pochette, on a déjà une charte graphique pour l'album qui existe, et du coup on a juste à l'appliquer. C'est des disques qui sont déjà calibrés et donc qui se concentrent juste sur la musique. Ce qui est hyper réjouissant pour moi.

Après bien sûr on fait quand même de la vidéo et des choses comme ça, mais dans un cadre beaucoup plus libre que quand tu dois aller défendre des singles, que tu te poses la question de qu'est-ce que tu vas faire comme clip, comment tu vas l'incarner aussi. Parce qu'il est beaucoup question dans la musique de comment les chanteurs et les chanteuses incarnent leur musique. Et là pour le coup on s'en fout un peu quoi.

LFB : Oui c'est un vrai espace de liberté. Peut-être que je me trompe, mais le fait que ça soit vraiment instrumental, de ne pas poser de parole, ça va dans ce sens aussi.

 C'est un album qui se compose de huit morceaux, et je trouvais que de La vie la nuit à Adieu l’été, il y a quand même une sorte de gradation, une logique dans le voyage. Que ça a été pensé en amont. Est-ce que c'est juste ?

Voyou : Ouais c'est le cas avec quand même des surprises, parce que tu construis une sorte de trame un peu de ce qui va se passer et tu navigues dans des environnements qui te semblent plus ou moins logiques. En tout cas l'enchaînement des environnements te semble un peu logique. Mais il y a aussi des surprises, le morceau avec Lubiana par exemple c'était vraiment une surprise. Parce que je voulais faire quelque chose avec elle, mais je ne savais pas si elle allait juste rajouter de la kora et du chant sur un morceau qui existait déjà ou si on allait en faire un nouveau. Finalement on s'est retrouvés à en faire un complètement nouveau ensemble. Donc ça a créé quelque chose de vraiment différent.


LFB : Tuerie et Lubiana c'est des artistes que tu connaissais déjà ?

Voyou : Oui bien sûr. Lubiana on s'était rencontrés sur un Taratata où elle venait avec Lamomali parce qu'elle était sur la tournée. On a discuté et je pense qu'on a très vite connecté. On s’est échangés nos contacts, en se disant que ça serait sympa de faire de la musique un jour ensemble.

Tuerie c'était un peu différent. Je voulais absolument bosser avec lui, on s'était rencontrés sur le Prix Joséphine. On était lauréats tous les deux la même année. On s'était recroisés une ou deux fois et j'avais trouvé à la fois le personnage vraiment génial et à la fois ses albums, je les trouve vraiment géniaux. Je lui ai demandé s'il était chaud de venir poser sur un des morceaux du disque.

LFB : Donc avec Tuerie tu avais déjà composé la mélodie ?

Voyou : En fait il est venu ici, dans le studio. Je lui ai fait écouter tout ce que j'avais, donc sans le morceau du Lubiana parce que je ne l'avais pas encore. Tout le disque était déjà dans l'ordre dans lequel il existe aujourd'hui. Et moi je pensais qu'il allait choisir la chanson Dimanche pour poser dessus.

LFB : Ah tu lui avais proposé ?

Voyou : J’espérais un peu. Je ne lui ai pas dit, je lui ai dit « moi il y en a une à laquelle je pense sur laquelle j'aimerais bien que tu poses mais je préfère te faire écouter et que tu me dises ce qui toi t'inspire ». Je pensais à Dimanche et en deuxième je pensais à ce morceau qui s'appelle Hula Hoop maintenant, qui avait un nom de sortie de logiciel à ce moment-là. Il a scotché sur celle-là, « c’est celle-là que je sens ». Il s’est mis dans le studio, devant le micro sans rien pour noter, sans portable, sans rien. Il a tout fait de tête comme ça, en faisant tout phrase après phrase.

LFB : Génial.

Voyou : Ouais, trop fort.

LFB : Ça rend hyper bien. Vous avez aussi fait un clip pour ce morceau avec une danseuse que je ne connais pas encore.

Voyou : Une super danseuse qui s’appelle Stencia, qui est très active et qui fait beaucoup de choses géniales. Elle a tout un crew de meufs super. C’était génial, et en fait elle a même dansé sur tous les morceaux du disque. Et c'était fou de voir comment elle elle a interprété par le mouvement ce que moi j'avais fait en musique. Et disons que le morceau Hula Hoop on a fait un truc un peu plus long avec la réalisatrice Jade De Brito, qui a fait aussi toute l'image.


LFB : Est-ce que tu penses que tout ça c'est possible aussi grâce au cadre assez libre de cet album, et que tu n'aurais pas pu le faire sur d'autres projets ?

Voyou : Je pense que c’est plus, comment dire, sur des disques comme ça on n'a quand même pas les mêmes économies que sur un disque normal parce qu'on sait que vu qu'on ne va pas tourner, on ne va pas récupérer de Sacem par exemple. On est quand même dans un label indépendant, où chaque chose vient nourrir l'autre. Donc la tournée vient aussi, avec les droits d'auteur, remplir des cases financières, notamment tout ce que tu fais gratuitement et tout ce qui te coûte de l'argent mais avec lequel tu n'en gagnes pas, notamment l'image.

Sur un disque comme ça, on a dû faire un peu à l'économie quand même parce qu'on n'avait pas une grosse enveloppe pour faire tout ça. Je voulais vraiment qu'il y ait un côté série et qu'il y ait quelque chose qui se déploie sur tous les morceaux. Donc ça a demandé beaucoup de passion et de travail, autant à la danseuse qu'à la réal. Tout le monde y a beaucoup mis du sien et de choses de côté pour pouvoir avoir un résultat qui soit vraiment super, mais qui normalement aurait demandé plus de moyens que ça pour le faire. C'est l'inverse de la liberté pour le coup cet endroit-là. On a dû un peu sortir des cases et essayer de faire en sorte de pouvoir tout faire dans un esprit collectif.

LFB : J'avais lu une interview où tu parles de tous ces décors que tu construis et tu t'inspires beaucoup de la ville, de la nature. Avec Lubiana par exemple, c'est un morceau où tu parles de Iemanja, qui est la déesse de la mer.

Voyou : Et de la vie aussi je crois. C'est vraiment la mère de tous les êtres humains dans la religion candomblé.

J’ai pas mal joué avec des musiciens brésiliens. Notamment sur la tournée de mon premier album, j'étais avec un musicien brésilien qui est venu s'installer en France pour faire toute la tournée avec nous, et qui avait bossé avec moi sur l'album. Avant ça il est allé faire une cérémonie pour savoir, pour demander aux orishas si jamais il pouvait aller en France. Il a demandé si c'était une bonne idée, si ça allait être quelque chose de bien. Je ne sais pas comment on appelle ça, parce que je n'ai pas envie de dire de bêtises. Moi j’avais pas du tout le droit de rentrer, donc j’ai assisté à ça de dehors à Rio. Mais il était dans un appartement où j'entendais énormément de bordel, de musique, de trucs. Il y avait la queue devant et plein de gens qui venaient pour participer à la cérémonie, pour poser des questions, pour résoudre des problèmes.

Le mec lui a dit « va en France, c'est important, ça va être important pour ta carrière et pour ton émancipation ». Et c'est devenu un vrai truc pour lui, parce qu’il a rencontré un label en France après ça. Il a signé là-bas. À chaque fois je me dis mais c'est fou, ces gars-là lui ont dit vas-y, tu vas voir ça va être super pour toi et ils avaient raison.

LFB : Oui c'était le premier pas de plein d'autres choses.

Voyou : Pour lui ça a été vraiment un déclencheur incroyable. Ça faisait dix ans qu'il n'avait pas fait une tournée, et du coup ça lui a fait se rendre compte qu'il était capable de faire des concerts et c'était superbe. On se voit encore souvent, on est amis.

LFB : Mais vous n'avez pas travaillé ensemble sur ce projet-là ?

Voyou : Non, la dernière fois qu'on a travaillé ensemble c’était sur l'album Les Royaumes Minuscules. Je suis allé enregistrer les batteries, les percussions et la basse à Sao Paulo, en live dans un studio où moi je jouais la basse, le batteur rejouait mes batteries et un percussionniste rejouait les percus. Et c'est lui qui chapeautait toute la séance, donc qui a fait tout l'enregistrement. C’est la dernière fois qu'on a bossé ensemble. Ah si, je lui ai écrit des paroles en français pour un titre à lui aussi.

LFB : Juste pour revenir à Lubiana, dans ce morceau, tu avais déjà l'idée de Iemanja ou ça s'est fait avec elle ?

Voyou : Pour le coup moi je n'interviens pas sur les paroles. En fait on a commencé à créer ce morceau ensemble en studio, donc d'abord à trouver un rapport entre moi mes instruments, et elle la kora. Puis petit à petit elle s'est mise à chanter, à trouver des mélodies par-dessus, que j'agrémentais au piano ou à la guitare en fonction de l'instrument que j'avais. On a construit le morceau un peu comme ça.

Après le thème lui est venu naturellement de la musique je pense. Elle a écrit le texte assez rapidement. Elle a corrigé quelques choses après, mais on est sortis de cet après-midi de studio elle avait déjà le gros des paroles. C’est ça qui lui est venu, et dans ces cas-là moi je préfère ne pas trop intervenir parce que je voyais qu'elle était inspirée, que ça coulait. Déjà c'est un sujet qui est très proche pour elle, qui est très important et qui l'est beaucoup moins pour moi, donc je ne me voyais pas intervenir là-dedans.

LFB : Est-ce que tu aimes autant chanter et écrire des paroles, que composer la musique et faire tout ce travail de recherche ?

Voyou : C'est des choses très différentes. En fait la musique c'est un peu toute ma vie, j'adore en écouter, j'adore en faire, j'adore apprendre, trouver des nouvelles manières de faire, de comprendre comment des gens, à travers les âges et en fonction des endroits où ils sont nés, où ils ont grandi et de leurs cultures, ont fait de la musique et comment ils mettent les instruments ensemble. Ça c'est vraiment ma passion.

Écrire des paroles et chanter, c'est quelque chose qui est venu beaucoup plus tard et quelque chose avec lequel je me battais un peu au départ et avec lequel j'avais beaucoup de mal à me sentir légitime. Mais disons qu'aujourd'hui, c'est pas venu de moi, c'est plus venu des autres qui m'ont dit que j'avais vraiment la légitimité à écrire des paroles et à chanter. En fait je me suis rendu compte que c'était une partie aussi importante dans ma musique que ma musique, les paroles. Donc ça m'a donné forcément confiance. J'adore le faire, c'est beaucoup plus long et beaucoup plus laborieux pour moi. Il y a des paroles, ça m'a pris trois, quatre ans à les finir. Et en même temps c'est quelque chose qui me permet de passer du temps avec certains sujets, donc c'est hyper appréciable.

Je me retrouve à évoquer des choses dans des chansons où je vais être obligé de faire des recherches là-dessus, des recherches intérieures sur pourquoi je suis en train de commencer à parler de ça. Ou même des recherches autour de moi sur ce qui m'a poussé dans les discussions que j'ai avec mes amis ou ma famille à parler de ce genre de choses. Après même si c'est parfois un vrai casse-tête, quand j'arrive à le résoudre, la satisfaction elle est gigantesque. Quand j'ai l'impression d'avoir écrit une bonne chanson avec des bonnes paroles, c'est une énorme satisfaction et je me surprends souvent d'ailleurs.

LFB : Je comprends. Tu disais que tu écris aussi pour d'autres artistes. Est-ce qu'écrire pour des musiciens et écrire pour toi, c'est deux processus différents ?

Voyou : Ouais c'est forcément différent déjà parce que j'écris pour mettre des paroles dans la bouche de quelqu'un qui a une manière à lui ou à elle de parler, de s'exprimer, qui a une musique qui va avec certains mots aussi, qui va avec certains sujets. C’est deux choses différentes. Je n'écris pas du tout de la même manière pour les autres que pour moi, et je n'écris pas du tout de la même manière en fonction des artistes pour qui j'écris. Parce que quand tu écoutes le répertoire de... je vais dire des trucs qui n'ont rien à voir, mais si tu écoutes le répertoire de Ayam ou de Vincent Delerm, ça ne va pas du tout être le même langage qui est utilisé. Ça c'est un truc qui est hyper important à prendre en compte. Et moi au milieu, je n'ai pas non plus le même langage que ces gens-là.

C’est important de déjà comprendre par quel vocabulaire la personne est chargée avant de commencer à lui mettre des mots dans la bouche, et pareil pour les sujets. En fait il faut se dire qu'une fois que tu as écrit une chanson pour quelqu'un, la personne va vivre avec cette chanson pendant des années. Elle va voyager avec, elle va la défendre auprès des gens.

LFB : Tu lui fabriques un costume en quelque sorte ?

Voyou : Oui. Après je pense que même si c'est toi qui finis par écrire les mots, j'ai la sensation que tu écris des choses qui sont déjà dans la tête de la personne. C'est comme si je faisais un costume alors que la personne avait déjà une idée extrêmement claire du costume qu'elle voulait, mais sans être capable de coudre. C'est un travail créatif, mais disons que c'est un truc avec lequel tu viens aussi avec un bagage technique dans l’écriture.


LFB : Dans ta recherche musicale, est-ce qu'entre ces deux chroniques il y a certains disques en particulier qui ont pu te nourrir ?

Voyou : Entre les deux chroniques il y en a eu un paquet. En cinq ans il y a beaucoup beaucoup de disques qui m'ont nourri. Là-dessus franchement je ne saurais même pas dire parce qu'il y a eu tellement de choses. Je vais dire plutôt en type de musique, et je pense que sur ce disque-là ce qui m’a beaucoup nourri c’est de la musique d'Afrique de l'Ouest. J'ai beaucoup écouté de musique du Liban aussi, de musique égyptienne, des choses comme ça, et notamment des grands orchestrateurs libanais par exemple Ziad Rahbani. Et puis aussi toute la nouvelle vague soul jazz anglaise. Sur cinq ans je crois que c'est surtout ces choses-là qui m'ont vachement marqué. En vrai j'ai écouté beaucoup de musique brésilienne aussi et plein de trucs différents, pas mal de musique instrumentale. Mais ça dépend des moments.

Si tu veux avoir des références, je partage un peu des choses qui m'ont inspiré sur mon compte Instagram. J'ai fait des trucs que je recommande, des disques qui m'ont plutôt inspiré dans la création de cet album, en tout cas qui m'ont donné envie d'en faire.

LFB : Oui j'ai regardé ta vidéo où tu parles d'inspirations et je trouvais ça très chouette. Peut-être pour finir la boucle, tu parlais des limites de cette nécessité de produire du contenu, fréquemment, et d'en être presque dépendant. Dans un monde et un futur idéal, est-ce que tu penses qu'il y a une alternative pour que les artistes puissent continuer à se faire connaître ?

Voyou : En fait l'alternative je ne sais pas mais je pense que je vais y réfléchir, honnêtement, et collectivement avec d'autres personnes. Parce que je pense que c'est un sujet qui est important. Après dans un monde parfait et dans un monde idéal, ce que j'aimerais c'est que ce ne soit pas à nous de faire ça. Que ce soit pas à nous de se débattre à créer du contenu pour essayer d'exister. Mais plutôt qu'on revienne à ce qui existait avant et qu'internet a un peu détruit. C'est avoir la confiance des disquaires et des journalistes pour découvrir de la musique et pas une espèce d'algorithme qui te correspond à toi personnellement sur des plateformes de streaming, ou bien les réseaux sociaux qui de toute façon te submergent. Il y a tellement de choses que tu n'as même plus l'impression de découvrir quoi que ce soit vraiment et en profondeur.

J’ai beaucoup découvert de la musique chez les disquaires. Je trouve que le retour aux disquaires, c'est un truc qui pourrait être vraiment intéressant. Parce que c'est des personnes dont le métier c'est d'écouter de la musique toute la journée et après de la diffuser aux gens et de leur faire écouter. Moi j'adorerais qu'il y ait un retour du magazine, de la vraie presse musicale, des blogs aussi, mais des blogs spécialisés un peu pointus sur des styles, et qu'on se remette à faire la part belle à des styles musicaux qui ne sont pas forcément que des trucs qui génèrent du pognon.

En gros dans l'idée, il faudrait que la musique ne dépende plus de l'image des artistes. C'est-à-dire qu'il n'y ait pas d'âgisme, que ça ne soit pas dépendant de si la personne est belle ou pas belle par exemple. C'est con mais en fait c'est terrifiant de se dire que c'est un truc avec les réseaux qui est devenu hyper important. Qu'un artiste ne soit plus réduit à 15 secondes qui vont faire le buzz sur TikTok, parce qu'il y a plein d'artistes extrêmement talentueux qui se retrouvent à avoir une carrière qui dépend de 15 secondes. Donc voilà, j'ai pas encore de solution mais par contre je trouve que c'est important d'y réfléchir.

LFB : Et de remettre en lumière des intermédiaires et des personnes dont c’est le travail.

Voyou : Je vois que via Instagram justement, il y a des choses qui commencent à revenir, par exemple des influenceurs et des influenceuses qui font découvrir de la musique vraiment, qui font découvrir des disques. En soi il y a pas mal de gens qui les suivent et je trouve ça intéressant par exemple.

LFB : Oui je suis d'accord. C'est des sortes de « disquaires en ligne ».

Voyou : Oui voilà. Je préfère ça plutôt que juste les trends TikTok tu vois. Quoique ça a mis en valeur plein d'artistes super aussi, mais je sais pas. En tout cas ça pousse aussi à des modes de consommation plus lents de la musique et c'est des albums qu'on présente. On ne présente pas des gens qui sont en train de faire la synchro vocale sur 15 secondes d'une chanson, qui dépend d'un album beaucoup plus grand. Surtout ça permettrait de revenir à des formats plus longs où on laisse plus de place à la musique aussi, sans forcément qu’il y ait de la parole tout le temps.

Après peut-être qu'il faut accepter le fait que la musique se transforme. Mais disons que moi les choses auxquelles je suis attaché en musique et ce qui me plaît, c'est pas forcément des choses qui sont mises en lumière aujourd'hui. Donc j'aimerais bien qu'il y ait, en tout cas au moins parallèlement, des canaux de découvertes qui existent autres que ceux-là. Que ça s'équilibre.

LFB : Merci, et j'espère qu'on te retrouvera peut-être sur d'autres voyages musicaux.

Voyou : Oui bien sûr. Je travaille dessus là déjà. Ce sera pas pour tout de suite mais ça arrive. Merci beaucoup en tout cas.

LFB : Merci pour cette interview.

Voyou : Avec plaisir.


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