Chroniques
Marrow Deep, la résilience sinueuse de Mastodon
- Artiste
- Mastodon
- Album
- Marrow Deep
- Label
- Concord
- Sortie
- 28 août 2026

Il demeure peu de groupes ayant parfait l’art de transformer une tranche de vie difficile et épouvante en une œuvre d’art afin d’en tirer toute sa beauté et sa lumière. Mastodon est un membre à part dans cette sélection fermée. Depuis plus de 25 ans, la formation américaine déploie une maestria remarqué au service de propos souvent profonds et musicalement très aboutis. À la fin du mois d’août, celle-ci a acté son grand retour, cette fois sous la forme d’un quinquet, avec son neuvième album studio : Marrow Deep.

La genèse de cette nouvelle parution prend place dans un contexte particulièrement douloureux et intime. Comme les trois membres originels, Brann Dailor, Troy Sanders et Bill Kelliher, l’ont confié à cœur ouvert au sein de la vidéo The Mastodon in the room, les originaires d’Atlanta entrent dans un nouveau chapitre de leur carrière. Depuis 1999 et la formation du groupe, son line-up était resté immuable, composé des musiciens cités précédemment, accompagnés du génial et instable guitariste Brent Hinds. Malheureusement, en lien avec des problèmes d’alcool persistants impactant grandement la vie collective de Mastodon, ce dernier fût écarté du groupe en mars 2025. Un départ annoncé comme une promesse future de réunion. Cependant, quelques mois plus tard, le 20 août, le natif de Pelham perdit la vie suite à un accident de moto.
Une telle perte, après plus de 25 ans de collaboration et d’amitié, constitue un choc immense. Une tragédie qui a semé un trouble persistant et encore tangible dans les esprits des trois musiciens. La question de la mort et de la perte d’un être cher n’est pas une thématique inconnue au groupe. On peut notamment citer l’album concept Emperor of Sand, dont le personnage, un condamné à mort, est inspiré de diagnostiques de cancers dans l’environnement proche de la formation et de leur rapport à cette mise en face de la perspective du décès. Mastodon entretient un rapport très déconstruit et spirituel avec ce genre de pensées. L’exemple parfait étant le morceau Ghost of Karelia, présent au sein du merveilleux Crack the Skye, aux paroles principalement influencées par le Livre des Morts tibétain. Autrement, The Hunter, sorti en 2011, traitait lui en partie du décès du frère de Brent Hinds.
Marrow Deep arrive donc dans un contexte de déconstruction d’un drame survenu dans la vie personnelle des géorgiens. Le premier single promotionnel, Your Ghost Again, est un réel vecteur de cette démarche et de ce besoin. Et à vrai dire, l’approche du groupe est ici différente qu’usuellement. On retrouve une exploration très frontale et directe de la question de la mort. La pochette d’album représente bien cette notion. On y retrouve des crânes, des figures qui nous ramènent à la spiritualité asiatique et notamment à la représentation des fantômes dans les cultures chinoises et japonaises. L’idée est ici de se confronter nettement à la situation et aux thématiques abordées. Une nouveauté de taille chez Mastodon.
Un autre changement conséquent est celui du line-up. Brent Hinds n’étant plus un membre de la formation, le guitariste Nick Johnston a pris le pas et le remplace avec brio. Une addition supplémentaire étant celle d’un cinquième membre. Effectivement, le claviériste João Nogueira a rejoint la bande d’Atlanta pour y ajouter une couche de texture qui donne en épaisseur et en substance au son du groupe. À ce sujet, cet ajout permet également de mettre l’emphase sur une des caractéristiques courantes de Mastodon : la citation de ses influences. Marrow Deep propose, à de nombreux égards, des références directes aux sonorités des années 70’s. Le clavier, souvent plus orienté vers l’orgue et le mellotron par ailleurs, rappelle les grandes heures du Rock Progressif qui ont fait la gloire de musiciens comme Richard Wright, John Evan ou encore Ian McDonald.
Pour aller plus loin dans l’épitomé, on peut particulièrement citer le morceau Vanishing prenant place à la fin du disque. On y perçoit un hommage direct et franc aux anglais de Black Sabbath. L’introduction, un solo de basse interprété par Geezer Butler, porte une assignation évidente au Doom dont la formation de Birmingham est à l’origine. Autrement, le traitement de la voix rappelle évidemment la mythique Planet Caravan, présent sur le disque de 1970 : Paranoid. Mastodon n’a jamais été étranger à la musique des années 70s, loin de là. Une fois de plus, cet héritage est clairement assumé et prend une part conséquente au sein de ce neuvième album.
Malgré ce chamboulement, qu’il soit fonctionnel ou architectural, le groupe n’a évidemment pas fait table rase du passé, loin de là. Les riffs restent d’une rare efficacité tout au long de Marrow Deep. Bill Kelliher rend une copie, comme toujours, absolument imparable avec beaucoup d’aisance et une versatilité tout bonnement impressionnante. Le néo duo formé avec Nick Johnston prend une forme fraîche et rafraichissante qui participe brillamment au démarrage de ce nouveau cycle pour le quintet.
Le quintet entretient une manière impressionnante de moduler les atmosphères tapissant les contours de Marrow Deep. On peut particulièrement prendre les cas des morceaux In The Ruins et Moth and Bone qui sont tous deux des exemples de crescendo et de jeu avec la tension harmonique. L’ajout du clavier, souvent teinté 70s comme énoncé précédemment, de João Nogueira vient ajouter une douceur nommément appréciable qui texture encore un peu plus un son déjà riche et ambivalent. Une palette élargie donc qui contribue grandement à la réussite de ce nouveau disque.
Finalement, il s’agit du premier disque à deux voix depuis The Mountain, le départ de Brent Hinds laissant le troisième siège vide. Il aurait pu être entendu d’appréhender ce retour à deux vocalistes lorsque l’on connaît l’importance et la variété permise par cette pluralité de registres harmoniques. Cependant, Brann Dailor et Troy Sanders parviennent ici à hausser le niveau pour proposer des performances rarement entendues au sein de la discographie de Mastodon. Les deux musiciens démontrent l’ampleur qu’ils sont capable de prendre avec des séquences parfois dignes des grands titres du genre.
En bref, Mastodon entreprend un paris risqué avec Marrow Deep. La formation inaugure ici un nouveau cycle qui s’articule autour d’un succès flagrant extrêmement enthousiasmant pour la suite de la carrière du groupe. Ce dernier parvient à incorporer des éléments nouveaux avec un naturel saisissant qui confirme encore un talent et une maîtrise toute particulière. Les natifs d’Atlanta sont en pleine mutation, et cette mue prend une forme amenée, on l’espère, à se prolonger dans le futur.