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Musique Hors-scène #11 : Jean-Baptiste Guillot, fondateur de Born Bad Records
À La Face B, on avait envie de rendre visible celles et ceux qui accompagnent la musique au quotidien sans jamais être sur scène. Parce que ce sont, avant tout, des passionné.e.s de musique ; et parce que sans eux, vos artistes favoris seraient peut-être encore des inconnus. Onzième épisode de notre rubrique Musique Hors-Scène avec Jean-Baptiste Guillot dit JB, fondateur du label Born Bad Records qui célèbre ses 20 ans en 2026.

La Face B : Salut JB, je vais commencer cet entretien avec une question qu’on aime bien poser à la rédac : comment ça va ?
JB : Ça va bien. Je pars en vacances lundi, donc c'est cool ! (NDLR : l’interview a eu lieu pendant la trêve estivale)
La Face B : Je vais remonter à la source et je voudrais savoir un petit peu qu'est-ce qu'on écoutait à la maison familiale ?
JB : Mes parents n'écoutaient pas de musique. Mon père avait seulement trois disques : une cassette pour l'autoradio de la bagnole qui était un best-of des musiques d'Ennio Morricone pour les westerns Mon nom est personne, etc., qu'il nous faisait écouter dès qu'on faisait un trajet en bagnole. À la maison, il avait un disque de la symphonie pastorale, un truc à moitié narratif et musical sur la naissance de Jésus et un album de Louis Armstrong avec le Good Book des morceaux de gospel qui étaient des tubes. Ça se résumait à ces trois disques.
La Face B : C'est effectivement assez improbable comme éducation musicale, je ne m'attendais pas à ça (sourire)...
JB : Par contre, un de mes frères aînés était punk. À la fin des années 70, en banlieue, les mecs un peu « loulous » écoutaient Jacques Higelin l'album bleu BBH75, Trust, ou les premiers albums de Bernard Lavilliers. On a oublié à quel point Bernard Lavilliers était une star des cités à ses débuts. Quand le punk est arrivé, mon frère s'y est engouffré. On a basculé sur des trucs comme les Sex Pistols et les Ramones. C'était un mélange improbable de Sex Pistols, Ramones, Higelin et Lavilliers, mais il m'en a tellement fait bouffer que je peux encore chanter les paroles des trois premiers albums de mémoire. C'est super bien, d'ailleurs !
Après, vers 14 ans, j'ai commencé à acheter des disques. À Noël 1982, j'ai eu Thriller de Michael Jackson, comme tout le monde. À la rentrée des classes, un gamin sur deux l'avait eu. On a oublié à quel point Thriller a été un raz-de-marée hallucinant.
La Face B : Revenons en à toi, ton parcours, comment tu en es venu à créer Born Bad ?
JB : À un moment donné, il a fallu que j'entre dans la vie active. J'ai essayé d'aller vers les choses qui m'intéressaient, c'est-à-dire la musique. À la fin des années 80, à la fin des grandes heures du rock alternatif français - l'époque de Manu Chao, les VRP, les Garçons bouchers, j'organisais déjà des soirées et des concerts. Je ne vivais que pour ça.
À la base, j'ai fait des études de droit sans grande conviction. Je passais d'une classe à l'autre sans beaucoup bosser, avec un 10/20 au rattrapage en septembre. Tant que tu n'es pas confronté à l'échec, tu ne te remets pas en cause. J'ai fini par obtenir un DEA, et il a fallu intégrer le marché du travail en tant que juriste. J'ai fait un stage et j'ai compris en trois semaines de pratique ce que je n'avais pas compris en cinq ans d'études : ça ne me plaisait pas du tout. Je ne voulais pas de ça pour le reste de ma vie. C'est le lot d'un grand nombre de gens de subir leur boulot toute leur vie, mais là, il fallait que je me secoue, que je bifurque et que je me donne les moyens d'aller vers ce qui m'intéressait.
Ce qui me plaisait, c'était la musique. À la fin des années 90, les seuls postes disponibles étaient en major. Je me suis naturellement tourné vers elles et j'ai obtenu un stage chez Labels, un satellite de Virgin qui sortait Dominique A La Fossette, Jean-Louis Murat Mustango, mais aussi de la musique électronique comme le premier Daft Punk Homework, les Chemical Brothers ou Moby. C'était une époque bénie où l'industrie se portait extrêmement bien : Dominique A ou Murat vendaient plus de 100 000 disques, et Daft Punk des millions. Il n'y avait aucun souci d'argent, l'environnement de travail était très cool.
Grâce à ce stage, j'ai pu continuer et gravir les échelons jusqu'à devenir directeur artistique chez EMI Publishing. Je suis entré par la petite porte administrative au moment des grandes années de Skyrock et des débuts du rap français comme Secteur Ä, Première Classe, Pit Baccardi, Nèg’ Marrons, Passi. C'étaient des profils d'artistes assez difficiles, qui débarquaient souvent en bande, mais ça ne m'intimidait pas. Mes supérieurs s'en sont rendu compte. Alors que j'étais à l'administratif, je faisais de plus en plus l'interface avec eux. Quand un poste de DA s'est libéré, on me l'a proposé. C'était une vraie chance, que je dois à Emmanuel de Buretel, le patron de l'époque, et à Michel Duval devenu directeur de Because qui m'ont fait confiance. Je me suis retrouvé directeur artistique chez EMI à environ 30 ans. C'était le début de la crise du piratage et du peer-to-peer. Les gens passaient leur journée à graver des piles de CD vierges. L'industrie était menacée pour la première fois et il y avait des charrettes de licenciements permanentes. On entrait dans une période de crise pleine de cynisme. Ce métier que j'avais fantasmé ne correspondait pas du tout à la réalité ; je m'y ennuyais et je nourrissais beaucoup d'amertume.
J'ai fini par être licencié dans une charrette économique au milieu des années 90, car les actionnaires estimaient que les bénéfices n'étaient pas suffisants et cherchaient des boucs émissaires. Comme j'avais de l'ancienneté et un poste de cadre, j'ai pu négocier une belle enveloppe de 80 000 ou 100 000 euros, ce qui est très rare dans la vie d'un salarié. En parallèle, j'avais continué à organiser des soirées et des concerts dans les circuits rock alternatifs. Je connaissais bien les codes de ce milieu, et j'avais aussi le bagage technique acquis en major. C'était un gros avantage : souvent, les gens de l'alternatif ont la street cred mais manquent de technique, tandis que ceux des majors cherchent une street cred qu'ils n'auront jamais. J'ai décidé de lancer mon propre label en septembre, juste après mon licenciement en juin/juillet. C'était il y a 20 ans.
La Face B : Le nom Born Bad vient-il du fait que ça a « mal tourné » pour toi ? (sourire)
JB : Non, au final ça a plutôt bien tourné ! En fait, Born Bad est un magasin de disques parisien dans le 11e arrondissement qui existait déjà. Par pragmatisme en pleine crise du disque, j'ai observé les labels qui s'en sortaient le mieux et j'ai remarqué qu'ils étaient souvent adossés à une boutique physique. Je pense à Rough Trade en Angleterre ou, plus proche de nous, au modèle de New Rose qui a clairement été mon modèle. Comme j'étais ami avec les gérants de la boutique Born Bad grâce à mes concerts, je leur ai proposé de m'associer à eux et d'utiliser leur nom.
Ce nom provient lui-même de compilations de garage, rockabilly et doo-wop éditées au début des années 80 par Lux Interior et Poison Ivy des Cramps. C'était un hommage à ces disques, et je trouvais que ça sonnait super bien pour un label de rock. Cela m'a évité d'appeler ça « JB Records » et m'a permis de bénéficier immédiatement d'une reconnaissance internationale. Avoir une boutique physique qui défend et propose tes disques six jours sur sept, c'est un privilège énorme par rapport aux autres labels.
La Face B : Comment ça se passe aujourd'hui pour intégrer la famille Born Bad ?
JB : Il n'y a pas de secret, ce sont avant tout des rencontres. Je reçois entre 50 et 100 maquettes par semaine, mais je n'ai jamais signé un groupe sur la foi d'un envoi spontané. Au début, je sortais beaucoup et j'étais acteur de ce milieu, donc j'étais aux premières loges dès qu'un groupe un peu cool apparaissait. Les membres de Frustration ou des Magnetix étaient déjà des amis de mon entourage. Aujourd'hui, je sors moins, mais je m'appuie sur des programmateurs de confiance qui me parlent de groupes, comme Étienne Blanchot de la Villette Sonique, Eric Still de La Station ou Karine Grouhel de Petit Bain.
Je mets beaucoup de temps à me décider car Born Bad a la particularité de produire intégralement les disques qu'il sort : je mets les artistes en studio, je m'occupe de tout et je finance tout de A à Z. C'est une grosse pression financière sur les sorties, je n'ai pas le droit de me louper. Il y a aussi une dimension humaine essentielle : j'ai besoin de me sentir aligné et en phase avec les artistes sur un socle de valeurs communes. J'ai refusé plein de groupes très bien musicalement parce que je ne sentais pas les musiciens ou ce qu'ils me racontaient.
La Face B : Y a-t-il une différence dans ta manière de signer ou de travailler par rapport à il y a 20 ans ?
JB : Non, pas vraiment. Par exemple, je refuse de signer un artiste sur la base de son nombre de followers sur les réseaux sociaux. Les majors et les gros indépendants le font systématiquement aujourd'hui, et sur le fond, on ne peut pas leur donner tort car le travail de développement est devenu extrêmement dur et cynique. Moi, je fonctionne uniquement au coup de cœur. Si un disque me plaît, je le sors, et je me démerde ensuite pour qu'il trouve son public et soit viable financièrement. Commercialement et entrepreneurialement, c'est complètement débile, je devrais être plus attentif à ces signaux, mais c'est mon choix.
Je mets l'artistique en premier lieu, puis la qualité du live, et enfin l'humain. Si ces trois éléments sont réunis, je m'engage, même si le groupe a 5 followers. Et à l'inverse, si un mec a des centaines de milliers de followers mais que c'est une tête de con que je ne sens pas, je ne sortirai pas son disque. C'est un luxe que j'ai décidé de m'offrir.
La Face B : Comme tu fonctionnes beaucoup au coup de cœur, as-tu l'impression de construire un catalogue durable ou de sauver des disques de l'oubli ?
JB : Il y a les deux. Born Bad a une dimension de réédition très importante, patrimoniale, qui vise à exhumer et réhabiliter des artistes oubliés ou zappés de leur vivant. Et pour les groupes actuels, je sors simplement des projets essentiels auxquels je crois, avec beaucoup d'humilité. Je connais leurs limites, je sais parfois que ça ne va pas marcher commercialement, mais je les adore et je les sors quand même.
La Face B : Quels sont les disques qui représentent selon toi le mieux l'intuition de Born Bad ?
JB : Sans doute ceux où je suis sorti de ma zone de confort et où j'ai pris le plus de risques. Quand je sors Frustration ou Villejuif Underground, je reste là où on m'attend. C'était beaucoup plus périlleux de faire Group Doueh & Cheveu, un album enregistré dans le désert avec des Sahraouis, ou le projet Star Feminine Band, où je suis allé produire un groupe de gamines au fin fond du Bénin. Ce sont des projets d'une grande audace et d'une radicalité totale, sur lesquels personne ne m'attendait, et ce sont ceux dont je suis le plus fier car j'ai pris des risques invraisemblables. Le catalogue de Born Bad est très large, et après on peut ne pas aimer tous les disques, mais il faudrait être de mauvaise foi pour n'en trouver aucun qui plaise.
La Face B : Qu'est-ce qui te semble aujourd'hui sous-exploité dans la musique par rapport à il y a 20 ans ?
JB : Très clairement, la culture des musiciens et des instruments physiques sur scène. Les jeunes générations n'ont plus du tout cette culture et s'en foutent. Je vais à des soirées où les mecs sont tout seuls sur scène avec un ordinateur, un synthé ou une guitare. Je trouve ça un peu triste. Même le rap ressemble de plus en plus à un karaoké où l'on balance des beats sur lesquels les gens s'agitent. On met aujourd'hui énormément d'énergie dans la scénographie pour combler ce vide sur scène, alors qu'autrefois il était occupé par les musiciens.
Moi, je continue à faire des groupes avec des musiciens, même pour la musique électronique Zombie Zombie, Vox Low, Tonnerre. J'aime voir des musiciens sur scène. Quand je regarde des captations de festivals gigantesques comme We Love Green, je vois des scènes immenses avec une seule personne qui s'agite devant son ordi, et ça ne dérange personne. Moi, ça m'ennuie et ça me déprime un peu, je n'ai pas envie de sortir pour voir ça.
Ce qui est chiant aujourd'hui aussi, c'est l'obligation pour les artistes d'être ultra-présents sur les réseaux sociaux pour faire exister leurs projets. Auparavant, je pouvais compenser les carences d'artistes très difficiles - alcoolos, toxicos, marginaux sans téléphone ni réseaux - et développer efficacement leur projet uniquement grâce à ma simple énergie. Aujourd'hui, ce n'est plus possible : j'ai besoin d'artistes qui incarnent par eux-mêmes leurs projets en faisant des stories et des reels toute la journée. Ça m'emmerde profondément, ça me saoule !
Désormais, les relais médiatiques classiques ne suffisent plus à prescrire et à développer un artiste. Pourtant, Born Bad bénéficie d'un soutien et d'un consensus médiatique incroyable : France Inter, France Info, FIP, Libération, et on est systématiquement numéro 1 du top Ferarock. Mais cela ne se convertit plus en ventes réelles ou en places de concert. Un artiste comme Forever Pavot passe toute la journée sur France Inter et FIP, tout le monde trouve génial son concept de robot en pleine vague d'IA, mais on en vend très peu. À l'inverse, un projet débile mais hyper-incarné sur les réseaux va cartonner. C'est difficile pour ma génération car je suis trop orgueilleux et trop vieux pour me mettre en scène sur les réseaux, et je ne peux pas exiger de Fabrice de Frustration qu'il se filme en disant « salut la team, ça va les petits loups ? ».
La Face B : Je suis d’accord avec toi. Quand tu parles de l’absence des musiciens et d’instruments, penses-tu que le Covid a accéléré cette tendance avec l'explosion de projets de chambre ?
JB : Oui, il y a une sinistrose ambiante, mais il faut aussi être réaliste : faire un groupe aujourd'hui demande une énergie et un temps hallucinants. Répéter toutes les semaines à Paris dans un local de répétition coûte vite entre 500 et 1000 euros par mois. Ensuite, il faut louer une camionnette pour le week-end pour aller jouer devant 50 personnes à l'autre bout de la France, être payé 500 euros et dormir sur le canapé de l'organisateur. Je comprends que les jeunes n'aient plus envie de se cogner ça. C'est tellement plus simple de voyager seul en train ou en avion, sans aucuns frais, et de bricoler dans sa chambre. Certains artistes solos exceptionnels comme Jessica 93, Usé ou Noir Boy George arrivent à proposer une expérience intense sur scène grâce à leur talent. Mais voir un mec venir fredonner ses chansons par-dessus son ordinateur, ça me déprime un peu.
La Face B : Quel rapport entretiens-tu avec les plateformes de streaming ? Est-ce qu'elles facilitent la curiosité, ou est-ce le label qui garde ce rôle ?
JB : C'est un rapport de domination et de soumission insupportable, on est complètement livrés à nous-mêmes. Auparavant, Spotify avait des éditeurs humains spécialisés en rock auxquels on pouvait envoyer nos projets. Ils ont supprimé ces postes : aujourd'hui, c'est uniquement l'algorithme qui choisit. Être en playlist est devenu le seul moyen d'émerger au milieu du tsunami quotidien de 120 000 à 150 000 titres mis en ligne chaque jour, sans compter les morceaux générés par IA. Si tu n'es pas playlisté, tu ne fais pas de vues. Il n'y a plus aucune relation de travail avec les plateformes, on ne fait que subir. Avec les années, j'ai réussi à trouver qui s'occupe du rock chez Deezer par exemple, mais c'est uniquement grâce à mon ancienneté. Je trouve hallucinant qu'un acteur aussi important que Spotify ne travaille pas davantage avec les labels de manière sélective.
La Face B : Quels artistes du catalogue étaient 100% Born Bad avant même que tu les signes ?
JB : Frustration, Cheveu, Villejuif Underground. C'étaient de vraies évidences.
La Face B : L'objet dont tu es le plus fier ?
JB : Je ne suis pas de nature très fière. Mais je suis fier des projets où j'ai pris des risques insensés et où je me suis mis en danger : le premier Star Feminine Band une vraie épopée d'aller là-bas, l'album de Group Doueh & Cheveu qui est un mini chef-d'œuvre, ou les rééditions de Mazouni. Ce sont des projets extrêmement périlleux, mais je me suis fait confiance, je suis sorti de ma zone de confort et ils ont rencontré leur public.
La Face B : Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour les 20 prochaines années ?
JB : Déjà de garder le cap, de continuer à faire les choses avec enthousiasme et envie, car faire un label est de plus en plus difficile. En réalité, il n'y aura sans doute plus d'autres labels comme Born Bad. Quand je regarde mes homologues qui portent des visions artistiques aussi tranchées — comme InFiné, Heavenly Sweetness, Record Makers, Ed Banger, Pan European — on est tous des cinquantenaires de la même génération. On a développé nos labels à la même époque, on les a pérennisés ensemble, et on va tous disparaître dans les dix ans qui viennent. C'est un peu triste.
Il est devenu presque impossible aujourd'hui de développer un catalogue indépendant de cette manière, à moins d'avoir énormément d'argent et d'être disposé à en perdre pendant des années. Les labels indépendants jouent pourtant un rôle de filtre culturel et de prescription didactique essentiel. Born Bad a permis à beaucoup de gens d'ouvrir des portes et de repousser leurs propres limites en termes de goûts musicaux, et c'est un maillon indispensable qui va disparaître.
La Face B : Et enfin, tes recommandations des dernières choses que tu as écoutées et que tu aimes bien, mais qui ne sont pas signées chez toi ?
JB : Le disque de ma mère, Fantôme Josepha, le dernier album Paris Banlieue et le projet de Noir Boy George chez Pan European, que j'ai adoré.
Lien vers le profil Deezer de Born Bad Records
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