67 ans après son ouverture, le 1208 rue Crescent à Montréal va renaître de ses cendres en accueillant la mythique boîte à chansons des Bozos. Au programme : des concerts, un espace muséal et surtout, une envie de donner un nouveau souffle à ce lieu emblématique chargé d’histoire pour en créer une nouvelle.
Crédits Photo : Juliette Devie

Une façade qui ne paie pas de mine
En arrivant devant les lieux, on se demande un peu ce que l’on fait ici : façade délabrée à la peinture écaillée, papier kraft aux fenêtres, le tout coincé entre deux condos modernes. Regard avec Juliette qui veut dire « maintenant qu’on est là… ». Et c’est justement là que la magie opère. C’est drôle parce qu’une phrase qui me reste en tête depuis cette visite, c’est la réplique du film Harry Potter et la coupe de feu : « Ses yeux brillants des fantômes de son passé« . Parce que des fantômes, c’est un peu ce que l’on a l’impression de croiser à chaque coin de mur.
9 mois qui ont changé la chanson québécoise
Il faut remonter au 14 mai 1959 pour comprendre ce qui s’est passé entre ces murs. Cette année-là, un collectif de jeunes chansonniers composé de Claude Léveillée, Jean-Pierre Ferland, Clémence DesRochers, Raymond Lévesque, Hervé Brousseau et Jacques Blanchet décide d’ouvrir une petite salle de 90 places au deuxième étage du 1208 Crescent. Le nom ? Un clin d’œil à la chanson Bozo de Félix Leclerc. Le succès est immédiat, et la jeunesse comme le monde artistique de Montréal s’y précipitent.
Sauf que l’aventure aura été brève : Chez Bozo ferme ses portes neuf mois plus tard, en 1960. 9 mois. Mais 9 mois intenses, comme aime le rappeler Alexandre Leclerc. Assez pour donner naissance à plus de 150 boîtes à chansons partout au Québec dans la décennie qui a suivi. Assez aussi pour qu’Édith Piaf y découvre Claude Léveillée, qu’elle ramènera à Paris pour en faire son parolier attitré.
Depuis 1959, il s’est passé beaucoup d’affaires entre ces murs, et notamment deux restaurants français. Mais rien n’a enlevé l’âme qui persiste dans ce lieu et les frissons que l’on ressent quand on pense aux grands noms qui ont foulé l’escalier encore en l’état. Edith Piaf, donc, mais aussi Simone Signoret et Yves Montand. D’ailleurs, on raconte que Signoret avait appris la veille de leur passage chez Bozo qu’Yves Montand et Marilyn Monroe avaient eu une aventure pendant le tournage du Milliardaire. Le genre de petite histoire qui se mêle à la grande, et qui fait toute la richesse du lieu.


Images d’archives. Même emplacement : une table s’y trouve encore, là où Édith Piaf a été immortalisée (photo à gauche).

Une murale retrouvée par hasard
Tout le projet est parti d’une découverte un peu folle. Alexandre Leclerc, alias Bernhari, faisait des recherches sur d’anciens enregistrements de Claude Léveillée, et ses pistes l’ont mené jusqu’au 1208 Crescent. En poussant la porte, qui n’était même pas verrouillée, il finit par tomber sur une murale qu’on croyait détruite depuis longtemps. Au fil des rénovations, le mur d’honneur des Bozos avait simplement été recouvert par un autre mur, ce qui l’avait préservé sans le vouloir.
Sur cette murale : 90 empreintes de mains et signatures de personnalités locales et internationales qui ont habité les lieux. Charles Dubois, Pauline Julien, Alys Robi, André Gagnon, Denise Pelletier, et aussi Édith Piaf, Yves Montand, Simone Signoret… Les empreintes viennent de partout, autant de la France que du Québec, de l’Angleterre ou de l’Amérique du Sud. La murale a été soigneusement restaurée par le Centre de conservation du Québec. La visite est limitée à 5 minutes pour éviter l’altération des couleurs. Certaines personnes qui sont venues lors des travaux ont posé leur main sur celle de leurs ancêtres, et c’est là, dans ce geste, que le lieu prend tout son sens.


Sauvegarde patrimoniale : minuit moins une
Parce qu’il faut le dire : le projet a frôlé la catastrophe. Il y avait des intentions de raser le bâtiment pour en faire des tours à condos, et c’est seulement grâce à l’avis d’intention de classement déposé en décembre dernier par le ministre de la Culture Mathieu Lacombe que les lieux ont été sauvés. La lutte actuelle, c’est de pouvoir préserver ce lieu unique. Une mission d’autant plus importante que beaucoup de boîtes à chansons mythiques ont été démolies au fil des décennies.
Un musée vivant où chaque détail compte
Cette âme, les deux comparses Alexandre Leclerc et Maxime Le Flaguais veulent la garder et recréer au plus possible cette ambiance de boîte à chansons des années 50-60. Pour cela, aucun détail ne sera laissé au hasard avec du mobilier, de la décoration et même, des instruments d’époque que les musicien.ne.s utiliseront lors de leurs showcases. La configuration d’origine est conservée, le piano au coin, la fumée qui flotte dans l’air. Même la lampe qui éclaire la scène est celle qui éclairait les Bozos. Et les micros ? Ce sont ceux dans lesquels Michel Léveillé a chanté.
La loge des artistes joue aussi le jeu à fond : toilettes avec des appareils récupérés dans une maison bâtie en 1959 à Saint-Sauveur, séchoir à cheveux d’époque, photo de Maurice Richard autographiée et catalogue Sears de 1959. Tout y est.
Le jour, l’espace devient muséal, et on peut y voir le film 67 bis boulevard Lannes (1990) de Jean-Claude Labrecque, qui parle de Piaf et des Bozos. Le soir venu, la boîte à chansons retrouve sa fonction première : accueillir des artistes. Les meubles sont amovibles, la scène bouge, et le lieu peut accueillir aussi bien en formule cabaret qu’en formule debout. La scène se trouve d’ailleurs à l’endroit où était autrefois le piano. Le backline est déjà sur place pour que les artistes l’utilisent directement, ce qui rend l’expérience encore plus authentique.




Entre mobilier vintage, backline des années 50-60, guitare centenaire et escalier bientôt protégé, les Bozos joueront dans un décor chargé d’histoire.

Une courroie de transmission entre les générations
Faire un lien entre l’ancienne et la nouvelle génération, c’est une des missions principales de ce lieu. Sur la murale d’origine, ce sont des artistes nés dans les années 10, 20 et 30, et il n’en reste que trois personnes vivantes aujourd’hui. Alexandre Leclerc et Maxime Le Flaguais, dans la quarantaine tous les deux, voient leur rôle comme celui d’une courroie de transmission entre les vétérans qui ont 80 ou 90 ans et la nouvelle génération.
Un nouveau mur d’honneur, qui fait face à la murale originale, a d’ailleurs été inauguré et reçoit déjà ses premières empreintes : Monique Giroux, Michel Rivard, Clémence DesRochers, Feu! Chatterton et Robert Charlebois s’y trouvent déjà. Tous les artistes qui passeront par La Maison des Bozos pourront perpétuer la tradition en y laissant la leur.
L’objectif est de proposer 3 concerts par semaine, avec une programmation tous styles confondus. Le dimanche, un show in house mettra en lumière une bande de Bozos recréée avec des artistes de la nouvelle génération qui interpréteront le catalogue original des fondateurs.

Une réouverture en grand
Pour son retour, La Maison des Bozos s’offre une belle programmation. Du 11 au 16 mai, ce sont 30 artistes qui se succéderont sur scène, avec entre autres Marie-Pierre Arthur, Ariane Moffatt, Klô Pelgag ou encore Marie-Annick Lépine.

Bien plus qu’une simple réouverture
La Maison des Bozos, ce n’est pas juste une boîte à chansons qui rouvre ses portes. C’est un pan entier de l’histoire musicale québécoise qui retrouve sa voix, après avoir failli disparaître sous une tour à condos. Et c’est aussi, quelque part, une invitation à se rappeler que les lieux qui ont fait notre culture méritent qu’on se batte pour eux. À l’heure où Montréal voit ses salles fermer les unes après les autres, l’initiative d’Alexandre Leclerc et Maxime Le Flaguais a quelque chose de réconfortant. Comme si, le temps d’une soirée enfumée, on pouvait à nouveau croiser les fantômes de Piaf, de Léveillée ou de Ferland au détour d’un escalier. Et qui sait, peut-être y croiser aussi ceux et celles qui marqueront la chanson québécoise des prochaines décennies.