Paul Prier : « J’ai appris à lâcher prise quant à la création, plutôt que de tout cristalliser autour d’un objectif inatteignable. »

Dans son studio parisien qui aurait fait pâlir d’envie les aficionados du design 70’s, Paul Prier nous a reçus. Nous avons parlé de cinéma scandinave, d’hypocondrie, de quête de perfection, de Michael Jackson… et aussi un peu de son nouvel EP, Panic Peaks.

crédit photo : Marc Thomas

La Face B : Ton parcours musical est super riche, très classique au départ. Peux-tu revenir chronologiquement sur ce qui t’a amené à la pop/électro ? Comment es-tu passé d’un univers très académique, classique et jazz, à quelque chose de plus libre ?

Paul Prier : J’ai commencé la musique à cinq ans avec la guitare classique au conservatoire de Nanterre. J’ai continué jusqu’à mes 12-13 ans, puis j’ai commencé à m’intéresser au rock à cet âge-là. J’ai eu une phase Jimi Hendrix, The Doors… C’était une première bascule musicale.

Mais ma vraie révélation est arrivée à 15 ans, quand j’ai découvert le piano. Là, c’est devenu obsessionnel, voire grotesque. Je ne pensais qu’à ça, je voulais devenir pianiste classique. Je me suis passionné pour Chopin, Glenn Gould… mais vraiment à l’excès.

J’ai pris des cours de piano classique au conservatoire et, plus j’avançais, plus je me rendais compte de la difficulté du chemin. Je mettais énormément d’espoir là-dedans, mais en même temps, ça devenait un peu étouffant. J’ai eu un moment clé après un stage de musique classique qui m’a complètement refroidi. Ça m’a tellement mis un coup que j’ai bifurqué vers le jazz.

J’ai fait cinq ans de piano jazz, un parcours assez rigoureux, mais je suis sorti de là un peu perdu. J’ai eu le même problème qu’avec le piano classique : je me comparais trop. J’avais bossé énormément, mais dans une dynamique hyper complexée. En jazz, tu es entouré de musiciens incroyables, et j’avais du mal à me situer face à eux.

À la sortie de cette école, j’étais vraiment largué. Souvent, le jazz est ingrat : tu peux bosser comme un malade sans être vraiment récompensé. J’étais sur le point de tout arrêter, puis j’ai rencontré quelqu’un qui était assistant dans un studio. J’y suis allé, il y avait quelques machines, des synthés… et là, troisième révélation : la musique électronique. Ça résonnait beaucoup avec ce que j’écoutais, tout s’alignait d’un coup. J’ai plongé dedans et, depuis, je n’ai plus décroché.

LFB : Avec ton bagage aussi structuré, comment tu fais pour déconstruire tout ça et entrer dans la pop, qui est un genre très libre et hybride ?

PP : C’est vrai que le classique et le jazz ont des cadres très stricts, des grilles harmoniques précises, des codes clairs. C’est un peu comme un chemin déjà balisé : tu sais où aller.

La pop, en comparaison, est plus floue. Il y a moins de règles, et paradoxalement, ça peut être plus dur de trouver sa voie. Mais il y a quand même quelques recettes implicites. Par exemple, tu évites de faire des morceaux trop longs, tu cherches à rendre un son plus direct, plus accessible.

Je vois ça comme de la cuisine : tu mélanges des influences, tu doses tes ingrédients. Moi, je dis que je fais de la pop, mais au final, c’est assez insaisissable. Si tu me demandes de décrire exactement ce que je fais, je ne suis pas certain de pouvoir répondre précisément. Il y a des touches de jazz, des boîtes à rythmes, des textures électroniques… C’est un mélange instinctif.

LFB : Tu as trouvé ta propre recette, ou tu es encore en recherche ?

crédit photo : Emma Panchot

PP : Plutôt que d’avoir une seule recette, j’ai trouvé plein de petites recettes. Et ça me plaît parce que je n’ai pas envie de figer ma manière de créer.

J’aime l’idée que mon son puisse évoluer, que je puisse être surpris par moi-même. La pop permet ça : tu peux naviguer entre différents styles, explorer, tout en gardant une cohérence. C’est ça qui me motive.

LFB : La recherche d’un idéal, c’est un truc un peu figé. Une fois que tu penses l’avoir atteint, il faut en trouver un autre. Comment tu gères cette quête là ?

PP : Avec le temps, j’ai compris que la quête de la perfection est un piège. La perfection n’existe pas, c’est totalement subjectif.

Être perfectionniste, ça peut paraître une qualité, mais en réalité, c’est souvent un frein. Tu te mets des barrières, tu bloques. Parfois, tu veux tellement atteindre un idéal que tu passes des semaines sur un morceau et, six mois plus tard, tu réalises que tu t’es noyé dans un détail insignifiant.

J’ai appris à lâcher prise. Plus je m’éloigne de cette obsession de la perfection, plus je prends du plaisir à créer. C’est important de rester dans un mouvement, dans une dynamique fluide, plutôt que de tout cristalliser autour d’un objectif inatteignable.

LFB : Panic Peaks s’inscrit bien dans la continuité de Punctual Problems. Comment il s’est écrit cet EP ? Comment tu l’as pensé et comment il est arrivé ?

PP : La ligne directrice, c’était de tout faire seul jusqu’à l’étape du mix, ce que je n’avais jamais fait avant. Sur Punctual Problems, par exemple, Victor Le Masne avait chapeauté la fin du disque. C’était une présence rassurante, quelqu’un qui te dit : « Voilà, c’est terminé. » Là, je voulais aller au bout des morceaux tout seul, être capable de les valider moi-même avant d’aller les faire mixer par quelqu’un d’autre.

Avec Étienne Piketty (Recherche et Développement), on a réfléchi à une thématique, et l’hypocondrie s’est imposée. On voulait en faire le fil rouge, que ce soit dans les visuels ou dans les textes. C’est un sujet qui me touche personnellement, même si j’aurais aussi pu le traiter autrement. J’ai puisé dans mon vécu, je l’ai romancé, exagéré, pour en faire quelque chose de musical.

Pendant un moment, j’ai vraiment été très hypocondriaque. Je pense qu’on arrive à s’en sortir quand on réalise qu’on l’est et qu’en fait, on ne va pas mourir. Avec le temps, j’ai appris à comprendre que tout ça, c’était juste des machinations de l’esprit, et ça m’a fait rire. Sur le moment, les crises d’angoisse ne sont pas drôles, mais j’ai eu envie de les dédramatiser en les transformant en quelque chose de plus léger.

Je ne voulais pas que ce soit un truc premier degré, mais plutôt un prétexte pour construire une imagerie visuelle forte et qui parle aux gens. L’hypocondrie, ce n’est pas un sujet hyper original, mais j’aimais bien l’idée d’en faire quelque chose d’absurde, avec un peu d’autodérision. Ce personnage que je décris, il est un peu ridicule, et j’aime bien me moquer de lui tout en ayant de la tendresse pour lui.

LFB : Ce qui est drôle, c’est que quand on écoute Panic Peaks, la structure de l’EP suit presque un schéma de panique : une intro douce, Dust qui monte en intensité, Ease It qui calme un peu, puis Back Pain qui ramène du stress avant une outro plus apaisée. Il y a une forme de symétrie, presque un S.

PP : J’y ai pensé quand j’ai fait le tracklisting, et je suis content que tu le remarques ! Effectivement, il y a deux peaks qui illustrent ces montées de stress.

LFB : Il y a un vrai univers visuel cohérent dans Panic Peaks, qui prolonge ce que tu avais déjà exploré avec Punctual Problems. Ça donne envie de parler de tes références cinématographiques. Quand on voit What U, Hard To Be Myself When I’m With U et les clips récents comme Dust et Ease It, on sent des influences comme Cronenberg, Östlund, Kristoffer Borgli… Il y a un rapport au corps très marqué, un peu sale, presque dérangeant. Ce sont des réalisateurs qui te parlent ?

PP : Carrément, ce sont des références que j’avais en tête pour les clips. J’ai un rapport très fort au cinéma. Avant même de vouloir faire de la musique, je voulais travailler dans l’image, c’était ma première passion.

L’image et l’univers visuel sont hyper importants pour moi. Parfois, je me demande même si je ne suis pas plus calé en cinéma qu’en musique ! Et justement, comme je ne travaille pas dans le cinéma, je pense que je me laisse plus porter, je vis ça avec moins de pression.

Ce que j’adore chez ces réalisateurs, c’est leur manière de traiter des sujets parfois durs ou gores tout en y injectant une dose d’absurde. Il n’y a jamais de pathos ou de drame pur, il y a toujours une ironie sous-jacente. Chez Cronenberg, par exemple, le rapport au corps est hyper dérangeant, mais il y a toujours une forme de second degré. Ce mélange entre le grotesque et le sérieux, c’est quelque chose qui me fascine.

LFB : Pour What U, est-ce que Sick of Myself de Kristoffer Borgli était déjà sorti ? Parce que la référence est frappante, c’est hyper évident.

PP : Timing assez drôle : on a sorti le clip avant, donc c’est une pure coïncidence. Mais c’est vrai que ces thématiques sont récurrentes, ce rapport à l’image de soi…

L’idée de base pour What U, ce n’était même pas le bouton au départ, c’était cette capacité de déni que je trouve fascinante chez certaines personnes. Moi, j’ai besoin de crever les abcès, de régler les problèmes. Du coup, j’ai voulu faire un clip très littéral : un type qui voit son problème, qui sait qu’il est là, mais qui décide de l’ignorer et de continuer comme si de rien n’était. Il ne veut pas crever l’abcès, au sens propre comme au figuré.

LFB : Et cette capsule qu’on voit dans les clips de Dust et Ease It, où l’avez-vous trouvée ?

PP : On a eu une chance incroyable. Dès qu’on a eu l’idée de la capsule, on s’est dit qu’on voulait en louer une vraie. C’est un caisson hyperbare, utilisé pour des soins thérapeutiques, notamment pour l’apnée. Notre référence, c’était Michael Jackson et son caisson à oxygène, cette obsession de préserver son corps, de rester immortel.

Mais impossible d’en trouver en France. Aux États-Unis, il y en avait, mais à des prix délirants, genre 100 000 dollars. Heureusement, Marc Thomas (le réalisateur ndlr.) et Aurélien Drosne (le producteur ndlr.) ont trouvé Alice Proux, une décoratrice incroyable, qui nous a construit la capsule comme un décor de cinéma en une semaine, un temps record.

LFB : C’est fou, parce qu’elle est tellement bien faite qu’on pourrait croire que c’est un vrai caisson médical.

PP : Oui, et pour moi, la star du clip, c’est vraiment cette capsule. Alice et Mounira, qui ont bossé sur la fabrication, ont fait un travail incroyable.

LFB : Ce qui est dingue, c’est que tu as toujours utilisé un logo en touches de piano sur tes pochettes d’album, et là, tu l’as remplacé par la capsule. Ça veut dire beaucoup !

PP : Oui, au début, je voulais garder mon logo et le décliner sur toutes mes pochettes, mais finalement, j’ai eu envie de sortir de cette facilité, de casser cette signature.

On avait réfléchi à reprendre le concept du PP pour la pochette, mais sans les touches de piano. On avait pensé à des courbes, quelque chose qui rappelle des graphiques de tension, mais rien ne nous convainquait vraiment. Et puis, une fois qu’on a eu la capsule, c’était une évidence.

LFB : Bon, il faut qu’on parle de ta première partie de Justice à Bercy. Ça devait être une expérience impressionnante !

PP : C’était incroyable, vraiment. Et surtout, c’était une invitation directe de leur part, ce qui change tout. Ce n’était pas une première partie choisie au hasard, sans lien avec l’artiste principal. Du coup, le public était plutôt bienveillant, et j’ai senti que certains connaissaient déjà un peu mon projet.

Sur scène, j’étais totalement concentré, dans ma bulle. Le stress le plus intense, je l’ai ressenti trois semaines avant, quand on m’a proposé la date. À ce moment-là, j’étais en plein doute, j’avais l’impression que je ne serais jamais prêt, qu’il y avait trop de choses à organiser. Mais finalement, ces moments d’angoisse se dissipent avec le travail et la préparation.

LFB : Tu trouves que jouer en première partie dans une aussi grande salle, c’est un exercice ingrat ?

PP : Oui et non. Ça peut l’être, mais dans ce cas précis, comme c’était une invitation directe de Justice, c’était plus simple. Je pense que sur certaines premières parties, lorsqu’on joue devant un public qui ne nous connaît pas du tout, c’est un vrai défi de capter l’attention.

Après, c’était évidemment très impressionnant. Heureusement, j’avais déjà eu l’occasion de jouer sur de grandes scènes en accompagnant d’autres artistes, donc je savais à quoi m’attendre. Mais c’est vrai qu’un concert comme celui-ci passe extrêmement vite. À peine le temps de réaliser ce qui se passe que c’est déjà terminé.

LFB : Et après cette expérience, quelles sont les prochaines étapes pour toi ?

PP : Un nouveau single va bientôt sortir, accompagné d’un clip qui s’inscrit dans la continuité des précédents. Et surtout, je termine l’album, qui devrait être disponible en mai. On a une date prévue à la Maroquinerie le 17 juin, et j’espère que d’autres suivront.

Retrouvez Paul Prier sur Instagram et à la Maroquinerie le 17 juin

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