La Face B a retrouvé Fatoumata Diawara dans les locaux de TV5 Monde à l’occasion de la sortie de Massa. Ce quatrième album marque un nouveau chapitre: un projet épuré, intime et profondément habitée, où la gratitude envers le divin côtoie les blessures familiales, le deuil et la recherche d’une paix intérieure.
Au fil de la conversation, Fatoumata Diawara se livre avec cette générosité solaire qui la caractérise. Ainsi, elle évoque la foi qui l’accompagne au quotidien, les titres de Massa, sa collaboration avec Mathieu Chédid et Damon Albarn et ses combats. Fidèle à elle-même, elle revendique une musique libre, ouverte sur le monde, capable d’embrasser d’autres cultures sans jamais perdre le lien avec ses racines. Une interview sincère et lumineuse, à l’image de Massa, portée par une conviction qui traverse chacune de ses chansons : l’amour comme force de résistance, de transmission et de liberté.

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« Massa, c’est aussi la confirmation du parcours d’une femme libre, d’une Amazone moderne. » Fatoumata Diawara
La Face B : Bonjour Fatou, toujours un plaisir de te voir. Je suis ravie. Cette journée de promo n’est pas trop dure ? Intense ?
Fatoumata Diawara : Moi aussi, le plaisir est partagé ! C’est intense, mais il le faut, non ? Quand on a des choses à dire, il faut bien les défendre.
La Face B : En fait, on m’a dit que tu avais changé de tenue cinq fois aujourd’hui.
Fatoumata Diawara : (Rires.) En même temps, ça me permet de régénérer un peu mon énergie. J’aime bien ça.
La Face B : Lors de notre dernière rencontre, tu me parlais beaucoup de transmission, de liberté et de paix. Donc en découvrant Massa, j’ai eu l’impression d’entendre ton disque le plus intime, le plus personnel. Est-ce que c’est aussi comme ça que tu le vois ?
Fatoumata Diawara : C’est vrai, oui. Exactement! Je pourrais dire que c’est l’album où je confirme un peu mon style musical auprès de mes fans, de mes auditeurs.
Je suis donc partie sur une formule voix-guitare, accompagnée de mon frère M qui joue la deuxième guitare. Cette fois-ci, il n’y a pas de guest, ce qui est rare. En général, je fais rarement un album aussi intime. On aurait pu se dire que pour ce quatrième album, j’allais montrer tout mon catalogue, tout ce que je sais faire. Mais au contraire. Là, c’est la sagesse. C’est pour ça que je dis Massa, justement : le roi. Mais ça reste un disque très intime.
La Face B : Tu présentes cet album comme une forme de gratitude envers le divin. La dernière fois déjà, tu me parlais beaucoup du Seigneur, de la manière dont Dieu te protège et de cette gratitude qui t’accompagne. Est-ce qu’il y a eu un moment précis où tu as compris que ce serait le fil conducteur de l’album ?
Fatoumata Diawara : Oui. En effet, ce moment-là est arrivé quand j’étais avec Mathieu. Nous étions en train de travailler sur un titre, je crois que c’était Fala. J’étais tellement émue. C’était un moment très fort. L’harmonie, les sons des guitares… À un moment, Mathieu a posé quelque chose qui m’a profondément touchée.
Moi, je pleure beaucoup, je pleure facilement. Mais là, je me suis dit : « C’est parfait. C’est beau. C’est magnifique. » Je suis en train de réaliser mon album et j’ai le soutien de l’un des plus grands guitaristes du monde. Et il le fait avec beaucoup de cœur. Il ne me demande rien. Tout se passe dans le respect. Pour une femme qui a galéré pour se faire respecter dans ce monde, me retrouver là, à ce moment précis… Je me suis alors dit : « Ça, c’est le divin. » C’est Dieu qui m’offre un cadeau. Et là, j’ai compris : c’est Massa. Cet album, je le dédie au divin.


La Face B : Le titre Massa évoque le Seigneur, mais aussi cette force supérieure qui semble t’accompagner constamment.
Fatoumata Diawara : Oui. La spiritualité fait partie de ma vie.
La Face B : Tu en parles avec beaucoup de délicatesse. Comment parler de spiritualité aujourd’hui sans toutefois tomber dans les pièges ou les caricatures ?
Fatoumata Diawara : Ce n’est pas évident, j’avoue.
La Face B : Ce n’est pas seulement une question de mots.
Fatoumata Diawara : Exactement. Parce que sans ça, comment faire ? Je suis quelqu’un d’assez solitaire. Ça ne se voit pas forcément, mais en dehors de la scène, je passe beaucoup de temps seule. Et j’aime ça. J’en ai besoin pour rester connectée.
La spiritualité est quelque chose que je vis chaque jour, à chaque instant de ma vie. Sans elle, je ne pourrais pas faire ce métier, ni tenir à ce niveau. Mon planning est très intense. Il y a les tournées, bien sûr, mais aussi les tournages de clips, les collaborations, la promotion de l’album…
Même les musiciens se demandent parfois comment je fais. Eux sont déjà épuisés rien qu’avec la tournée. Alors avec tout ce qu’il y a autour, ils me disent : « Comment tu tiens ? » Mon mari me dit souvent : « Tu es un extraterrestre. »
Mais je pense que cette énergie vient de ma foi. Quand tu crois en quelque chose, ça aide. Moi, je crois au divin. Je crois qu’il existe quelque chose de plus grand et je crois aux anges. Je sais qu’ils existent, que je suis accompagnée. Et j’embrasse cela pleinement. Je ne me laisse pas influencer par ceux qui ont des préjugés là-dessus, ceux qui te disent qu’il ne faut pas croire à ceci ou à cela. Au contraire. Je les accueille. Je les aime. Après, il faut savoir faire la différence entre les bons et les mauvais. Mais les bienveillants, je les accueille dans mon parcours. Et nous avançons ensemble. Nous nous battons ensemble.
La Face B : Cet album, Massa, semble regarder ton parcours avec beaucoup de recul. Est-ce que certaines chansons ont été difficiles à écrire parce qu’elles t’obligeaient à revisiter certains épisodes ? Tu parles souvent de paix, du monde, de son état. Mais parler de soi, finalement, n’est-ce pas la tâche la plus difficile ?
Fatoumata Diawara : C’est difficile parce que tu sais qu’il y a des personnes qui vont se reconnaître dans ce que tu racontes. Tu parles d’expériences encore très fraîches. J’ai vécu des douleurs, des déceptions. Aussi, beaucoup de déceptions dans ma famille. Et j’avais besoin de partager ça avec mon public, parce que je passe plus de temps avec lui qu’avec beaucoup d’autres personnes. Ce sont mes confidents. Ce sont eux qui m’entendent tous les soirs, qui sont là pour m’applaudir, pour m’encourager dans ma folie.
C’est à eux que je dois me confier. J’écris pour leur dire que, à ce moment-là, j’ai mal, je souffre, j’ai été déçue, que ce soit dans la famille ou dans l’amitié. C’est en fait une forme de bilan. Même si, de l’extérieur, tout semble aller bien, à l’intérieur, du côté familial, il y a parfois du chaos. Je m’expose. J’ai toujours fait ça. Dès mon premier album, je parlais de moi, de mes expériences. J’aime partager cela parce que je dis souvent que la scène est comme un hôpital pour moi. C’est mon psy. Et chez son psy, on se confie pour guérir.
La Face B : Complètement. Une fois que c’est écrit, c’est posé sur le papier.
Fatoumata Diawara : Voilà. C’est sorti. Tu te libères.
La Face B : Tu parlais de Fala. Beaucoup de revues considèrent cette chanson comme l’un des sommets de l’album. Qu’est-ce qui la rend si particulière à tes yeux ?
Fatoumata Diawara : Je pense que c’est le fait qu’une femme s’adresse à tous les enfants du monde, à tous les orphelins. Alors, quand tu t’adresses à un orphelin à l’autre bout du monde, il se sent concerné. Je ne donne aucun nom. Je parle des orphelins. Et il y en a tellement. Chaque jour, les guerres en créent davantage. Des enfants perdent leur père, leur mère, leur sœur, leur frère. Je me dis que Fala, aujourd’hui, chantée par une femme, ne peut laisser personne indifférent.
La Face B : Il y a une résonance très forte.
Fatoumata Diawara : Et c’est normal que ce soit chanté par une femme. C’est une berceuse qui leur dit : « Ne vous inquiétez pas. On vous voit, on sait que vous êtes là. Vous existez et on entend votre douleur. »



La Face B : Dans Fala, on ressent également une puissance vocale impressionnante. Est-ce que tu l’as enregistrée rapidement ou est-ce quelque chose que tu as beaucoup travaillé ?
Fatoumata Diawara : En une prise, toujours!! Non, non, non ! (Rires.) Moi, mes chansons, c’est rare qu’elles ressortent deux fois identiques. Quand je vais en studio, je me lance. C’est pour ça qu’il y a des imperfections. Dans la voix, tu les entends d’ailleurs. Parfois elle se casse, parfois elle est très claire. Ça part dans tous les sens, à l’état brut. Moi, je me libère quand je chante.
La Face B : Y a-t-il un titre de Massa que tu aimes particulièrement interpréter sur scène en ce moment ?
Fatoumata Diawara : Oh là là… Je les aime tous. Mais celui qui m’émeut le plus, c’est celui pour mon père. J’appelle mon père tous les soirs. Je lui dis : « Écoute-moi, je vais te chanter mon blues. » Et je blues pour lui. Je le fais vraiment sincèrement. J’ai envie de pleurer tous les soirs quand je le chante. Ça m’émeut énormément.
La Face B : Justement, Tati Bakary est probablement l’un des morceaux les plus bouleversants du disque. À quel moment t’es-tu sentie prête à écrire cette chanson pour ton père ?
Fatoumata Diawara : Merci. Dès que je suis entrée en studio. Depuis sa disparition, j’ai vu tout ce qui s’est passé dans la famille. Et ça continue. Chaque jour, je pense à lui parce que cela ne s’arrête pas. Et puis, quand il était là, il n’y avait pas tout ça. En Afrique, on dit souvent qu’un vieillard qui meurt, c’est comme un baobab qui s’écroule. Aujourd’hui, je mesure à quel point il était important. Parce que la famille est divisée.
La Face B : Il n’y a plus personne pour tenir le rôle de patriarche. Plus d’ancrage. Tout est déstabilisé. Avec mon grand-père, nous ne réalisions pas à quel point il occupait cette place. Quand il est parti, nous ne savions même plus comment nous asseoir autour de la table.
Fatoumata Diawara : Voilà. Il n’y a plus rien. Il était le lien. Et on n’en parle pas assez.
La Face B : On ne s’en rend compte qu’après.
Fatoumata Diawara : Exactement. Quand on n’en parle pas, ça devient un tabou. Là, je m’expose. Je sais que beaucoup de gens ne seront pas contents. Au pays, certains diront que je ne devrais pas parler de tout ça. Mais je passe plus de temps avec mon public qu’avec eux. Et puis, de toute façon, avec eux, c’est quasiment gâté. Alors il faut bien que je me confie à quelqu’un.
La Face B : Et tu n’es pas seule. Parce que moi, je ne fais pas partie de ta famille.
Fatoumata Diawara : Mais tu comprends.
La Face B : Absolument. À l’inverse, y a-t-il un morceau dont tu penses qu’il prendra encore davantage de dimension sur scène ?
Fatoumata Diawara : Denko. Quand je m’adresse aux Albinos. Nous avons aussi une autre version du morceau, assez bluesy. Les gens réagissent énormément à cette chanson. Elle parle de l’injustice vécue par les Albinos, mais aussi plus largement par les enfants en situation de handicap.
La Face B : Tu as aussi co-produit l’album avec Mathieu Chédid. Qu’est-ce que cette collaboration t’a permis d’oser que tu n’aurais peut-être pas tenté seule ?
Fatoumata Diawara : Sa façon d’aborder la guitare. Il utilise aussi des sonorités que l’on n’a pas l’habitude d’entendre dans la musique malienne. C’était un pari. On pouvait penser que certaines choses n’étaient pas forcément compatibles. Mais nous avons essayé. Je trouve que ça fonctionne très bien. Il apporte un côté folk, une couleur blues que l’on ne retrouve pas naturellement dans la musique malienne.
La Face B : Comme tu viens de le dire, il y a une aussi grande liberté dans les arrangements. Est-ce que tu te sens moins contrainte par les étiquettes qu’on colle parfois à la « musique africaine » ? Tu sembles aller encore et toujours au-delà des frontières.
Fatoumata Diawara : J’ai éduqué mon public à m’accepter avec ça. C’est pour ça que je m’aventure dans des projets électroniques, pop, jazz, folk… avec Roberto Fonseca, Disclosure, Gorillaz, mais aussi Milky Chance, ou Bobby Womack… Dès le départ, j’ai dit : « Attendez, ma folie, je veux la partager avec vous. » Je suis dans cette démarche depuis longtemps.
Dans cet album, également, j’ai dit à Mathieu Chédid : « Apporte-moi toutes les couleurs que tu penses pouvoir offrir à cette culture que tu respectes et que tu aimes autant. Vas-y. » Et il l’a fait avec beaucoup de cœur. Je sais que c’était dans le respect. Il ne s’agissait pas de dénigrer une culture, mais de l’accompagner et de voir jusqu’où l’on pouvait aller ensemble. Tirer le plus haut possible.



La Face B : Justement, en parlant de Lamomali, tu viens d’achever une immense tournée : Zéniths, festivals, nouvelle équipe, nouvelle famille aussi, avec notamment Corentin Pujol et Maxime Garoute. La dernière fois qu’on s’est vus, tu me disais que Mathieu faisait fabriquer les costumes alors que la tournée n’avait même pas commencé.
Fatoumata Diawara : C’est incroyable. Tu ne ressors pas pareil d’une expérience comme ça. Tu comprends que l’amour existe. Le vrai amour existe. Même quand on te fait croire que la Terre va s’écrouler demain, même quand tu regardes tout ce qui se passe dans le monde et que tu te dis : « Non, ce n’est pas possible, on ne va pas y arriver », ce genre de projet te redonne de l’espoir. Ça te donne énormément de force.
C’est une boule d’amour. On est tous à égalité. Les femmes ne se sentent pas discriminées. Et ça, c’est précieux.
La Face B : C’est important de le dire. En tant que spectatrice, j’ai trouvé ça merveilleusement joyeux. J’avais l’impression d’embarquer dans un voyage Bordeaux-Bamako, Paris-Bamako, Lille-Bamako… Il y avait un très beau pont musical. Tu as aussi partagé la scène avec Lubiana. Qu’est-ce qui t’a séduite chez elle ?
Fatoumata Diawara : Son audace. Le fait d’aller vers cet instrument chargé d’une histoire ancestrale. En tant que femme, c’est courageux.
La Face B : Tu retrouves aussi Damon Albarn sur quelques dates, notamment à We Love Green ce weekend. Qu’est-ce qui continue de te fasciner dans sa manière de travailler ?
Fatoumata Diawara : Tu apprends toujours. C’est quand même Damon Albarn.
Mon grand-père me disait : « Le jour où tu diras que tu sais tout, la vie n’a plus d’importance. Ne perds jamais la soif d’apprendre. » En fait, c’est cet esprit-là qui m’accompagne. Quand je vais vers Damon, oui, nous sommes comme des frères, nous nous adorons. Mais j’y vais aussi pour m’aérer, pour sortir de mon propre projet. Et quand je reviens, je vois les choses autrement. Tu prends de la hauteur.
Ce sont donc des expériences qui nourrissent l’âme, qui redonnent de la vivacité. Tu retrouves la conviction. Si tu doutes, alors il faut retrouver cette conviction-là : zéro doute, vas-y, fonce.



La Face B : Tu dis souvent que la musique guérit. Tout à l’heure, tu me disais : « La scène, c’est mon psy, c’est mon docteur. » Qu’est-ce qu’elle continue de guérir chez toi aujourd’hui ?
Fatoumata Diawara : Tout mon passé. Toutes ces blessures qui sont encore là, toutes ces questions auxquelles je n’ai jamais trouvé de réponse. Les personnes qui m’ont fait mal, je ne les vois même plus. Je ne sais pas si un jour elles me répondront sur ce qu’elles ont fait, sur ce que nous avons vécu ensemble.
Alors je cherche ma réponse ailleurs. Je pars en guerre pour trouver cette paix intérieure. Il y a des choses que tu pardonnes, mais tu n’oublies pas. La cicatrice reste mais tu apprends à vivre avec.
La Face B : Ma mère dit souvent : « Je pardonne, mais je n’oublie pas. » Quand on écoutera Massa, qu’aimerais-tu que le public ressente ?
Fatoumata Diawara : De l’amour. Massa, c’est de l’amour. C’est aussi la confirmation d’un chemin : celui d’une femme libre, d’une Amazone moderne. J’y impose un style musical. C’est mon style, ma vision. Voilà comment je veux que la musique de mes ancêtres soit valorisée et qu’elle traverse les frontières tout en restant authentique, ancrée dans ses racines. Embrasser d’autres cultures, aimer d’autres cultures, oui. Mais sans cesser d’être soi-même.
La Face B : Merci beaucoup, Fatou.
Fatoumata Diawara : Merci à toi.
Portfolio de Fatoumata Diawara au Rocher de Palmer et a l’Olympia
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