Siiré, guérison en plein jour 

Deux ans après SAMBA, Siiré revient avec MÊME SI LA NUIT S’INSTALLE, six titres taillés dans l’intime où le chant s’affirme autant que l’émotion. Toujours souriant, il nous raconte comment il a démêlé son méli-mélo de blessures et pose une question en passant : faut-il se sentir légitime pour pouvoir partager son vécu ? Rencontre.

@hdmib

La Face B : Hello Siiré ! Est-ce que tu te sens libéré d’avoir sorti un projet aussi personnel ?

Siiré : C’est la réflexion que je me faisais quelques jours avant de le sortir. Je me disais « ça y est, ça va enfin sortir » et c’était un sentiment particulier. Mon dernier projet, je m’y étais attaché de ouf, peut-être même un peu trop. J’étais convaincu que c’était le bon. Et ça a marché comme il faut, mais j’étais pas pleinement satisfait parce que j’avais mis trop d’attaches. Alors que celui-là, je suis très content qu’il soit dehors et de ce que j’ai mis dedans. Je sais pas si c’est parce que j’ai plus confiance en moi, mais même s’il fait 200 ou 300 streams, j’ai raconté ce que j’avais à raconter, et c’est le plus important.

La Face B : T’as mentionné hier en story que ça faisait un an que t’attendais ce moment. T’as mis combien de temps à construire MÊME SI LA NUIT S’INSTALLE ?

Siiré : J’ai mis un an et demi, deux ans. La plupart des prods, je les ai faites l’année dernière. ATLAS, F UN BOP, tout ça s’est fait sur ces deux dernières années. Ensuite c’était beaucoup de fignolage : repasser sur les prods pour les rendre plus diverses, les synthétiser, rajouter des parties. Pareil pour les textes, il fallait repasser dessus. C’était beaucoup de détails dans les derniers mois.

La Face B : Le fil rouge du projet c’est vraiment la libération, que ce soit du système, des autres, ou même de soi-même. Comment t’as réussi à démêler un sujet aussi dense sans te perdre dedans ?

Siiré : J’ai fait morceau par morceau, par thème. C’est un exercice sur lequel je travaille depuis mon tout premier projet, depuis Equinox : comment raconter une histoire et rester cohérent à travers un projet ? Pour moi, chaque morceau traite un thème précis : DEMAIN parle beaucoup de mon enfance, MIDSOMMAR c’est plus actuel, par rapport à ce que je vois et à l’ambiance du moment, le dernier son avec Senken c’est « on a galéré mais maintenant ça y est, on y va », LA CHUTE parle d’addiction… J’ai fait une méthode à l’ancienne : telle chanson, tel thème. C’est plus simple pour pas se perdre.

@hdmib

La Face B : Est-ce qu’à un moment, dans la confection du projet, t’as senti que plonger aussi profond dans l’introspection pouvait devenir dangereux ?

Siiré : Ouais, surtout avec DEMAIN et LA CHUTE. Les autres morceaux, je parle de moi mais c’est un peu moins personnel. LA CHUTE, j’ai galéré à l’écrire parce qu’il fallait que je parle d’un truc dont je parle presque à personne, mais qui concerne plein de gens. Je me disais : comment j’en parle sans être cliché ? Sans trop en dire ? C’était beaucoup de questionnements. Et DEMAIN, je parle de mon enfance, de comment je me sentais depuis l’école primaire jusqu’au lycée à peu près, et même encore des fois maintenant. Sauf qu’aujourd’hui, j’ai le recul. Je suis une thérapie depuis un moment, ça m’a permis de me dire « Ok, tout ça c’est du trauma, mais j’en suis sorti et je peux en parler. »

Il y a aussi ce sentiment où tu ne te sens pas légitime de parler d’une chose parce que tu sais pas comment en parler avec les gens. Ça m’a beaucoup attaqué pendant que je faisais l’EP, je me disais « t’es qui pour en parler ? ». Mais si, je peux en parler parce que c’est mon expérience. Et je sais que les gens que ça concerne, ils le sauront sans même avoir besoin qu’on se le dise. C’est pour ça que depuis que le projet est sorti, je dis que je raconte mon histoire mais aussi celle de beaucoup de personnes.

La Face B : Tout le long du projet, tu trouves vraiment l’équilibre entre le chant et le rap. T’as beaucoup travaillé ton chant pour arriver à ça ?

Siiré : Ça vient du fait que j’avais envie de m’amuser un peu plus sur le chant par rapport à mes projets d’avant. Sur ces projets là, j’étais timide, j’y allais pas vraiment. Là, j’ai donné. J’ai pris des cours, notamment avec La Vapeur puisque j’ai été accompagné par eux, et j’ai travaillé avec Charlotte, une prof de chant. Ce qu’elle m’a apporté, c’était vraiment les détails, les éléments manquants pour que ça sonne bien. Et il y avait aussi un truc d’orgueil, pas de l’orgueil mal placé, mais me dire « vas-y Siiré, faut y aller à fond. » J’avais aussi réalisé avec le temps que je sais bien rapper, mais c’est pas ce qui fait ma singularité. C’est l’alliance des deux qui fait que ça marche. Alors je me suis challengé : moins rapper, plus chanter, on voit ce que ça donne.

@davidescuu

La Face B : Sur DEMAIN, que ce soit ta voix ou celle d’Elibo, on ressent vraiment l’empreinte gospel. C’est quoi ton rapport avec cette musique ?

Siiré : J’aime trop ce genre. J’ai même été dans une chorale gospel à un moment, dans ma vingtaine, pendant un an ou deux. C’est quelque chose qui me touche vraiment, je suis pas chrétien, mais le genre en lui-même, ça me touche depuis que je l’ai découvert. L’inspi pour ce son, c’était vraiment Frank Ocean, Daniel Caesar, ce genre d’artistes qui vont puiser dans la soul, le blues, une musique traditionnelle. Ça faisait longtemps que je voulais faire un track comme ça. Même à la fin de SAMBA, dans CHEMTRAIL, l’inspi c’était déjà le gospel, peut-être un peu moins bien exécuté. Là, l’idée c’était de faire un son à la Blonde, mais pas le faire tout seul, de ramener un ami pour faire l’instru ensemble. Et ça a donné ça.

La Face B : Comment les deux featurings se sont faits ? Parce que je trouve qu’ils viennent vraiment porter le projet.

Siiré : Pour Elibo, j’avais la topline de « pourquoi guérir prend autant de temps » et je me suis dit ce serait trop bien que quelqu’un d’autre la fasse. J’ai pensé à lui direct, il est très fort, et je savais qu’il était dans ce délire Frank Ocean, Bon Iver, Daniel Caesar. D’ailleurs son dernier projet Fragile, ça fait penser à Blood Orange. Je lui envoie la topline, je dis « fais ce que tu veux », il a rajouté des guitares, et ça s’est fait naturellement .

Pour MÊME SI LA NUIT S’INSTALLE, c’est Senken, un rappeur que je connais depuis le lycée, on vient de la même ville. On a toujours essayé de faire des sons ensemble sans jamais vraiment y arriver. On avait repris contact il y a quelques années, je lui envoie la prod, il m’envoie son couplet, et ce qu’il avait écrit m’a trop inspiré. Je me suis dit « moi aussi je vais écrire un truc dessus. » C’est comme ça que le dernier son est né. C’est un son de trentenaire, mais on voulait donner de l’espoir aux gens. (rires)

La Face B : Ton intro fait référence à Midsommar, un film d’horreur particulier où tout se passe en plein jour, à la vue de tous. Qu’est-ce qui t’a parlé dans ce film au point de nommer ton intro comme ça ?

Siiré : Un peu tout. J’aime le folk horror en général, The Wicker Man, Midsommar, ce genre de film. Il m’a marqué : l’esthétique, la Scandinavie, les tenues. Mais surtout, ma punchline « les monstres sont trop courtois, ils sourient » vient directement de là. Dans Midsommar, ils font des sacrifices, des trucs de dingue, et ils agissent comme si c’était parfaitement normal, le sourire aux lèvres. Pour moi c’est une analogie à ce qui se passe aujourd’hui : les génocides, les guerres. Les gens qui sont à l’origine de tout ça, tu les vois sourire dans leurs discours, se moquer des gens à qui ils font du mal. L’idée, c’est qu’on vit dans un film d’horreur, et en plus, les monstres sourient.

La Face B : L’énergie que tu dégages en live et sur le projet, me fait penser à la scène suisse, cette conviction presque physique. Je me permets de dire ça parce qu’on t’a vu récemment avec Slimka. Est-ce qu’il t’a donné des conseils par rapport à ça ?

Siiré : Ouais, grave. On s’est rencontrés dans le cadre de l’Opération Iceberg, un dispositif d’accompagnement conduit par la FCMA et les Eurokéennes où des artistes français et suisses sont accompagnés par un artiste confirmé pendant 3-4 jours. Et on a eu la chance de faire ça avec Slimka. On lui a montré ce qu’on faisait, on a beaucoup discuté, de musique, de politique, de religion, plein de sujets. Juste le fait d’être avec lui et de capter son énergie, c’était déjà énorme. Et puis il nous a dit « les gars, personne va vous juger, faites ce que vous avez à faire, allez-y. » Ça nous a confortés dans notre ligne directrice : quand on monte sur scène, c’est comme si c’était notre dernier concert.

@hdmib

La Face B : Sur la cover et même pendant une partie de tes concerts, t’es toujours derrière tes bandeaux et tes fleurs. Tu considères ça comme un masque, un alter ego, une partie de toi ? Comment tu le définirais ?

Siiré : Quand j’ai le masque, je laisse place au côté de moi qui est resté dans la souffrance, dans la mélancolie. Une fois que je le retire, c’est le moi d’aujourd’hui, qui a partiellement guéri et qui se dit : « Ok, on a souffert, mais au lieu de rester là-dedans, je vais me servir de ce que je sais faire pour aider d’autres gens à guérir. » Un peu comme les healers dans les jeux de donjons. (rires) Le masque avec les fleurs qui sortent, c’est toujours la même image : le mec brûlé au 3e degré, et les fleurs qui symbolisent la renaissance. Une fois qu’on enlève le masque, c’est que la renaissance est complète.

La Face B : Maintenant que t’as débloqué encore un autre niveau dans ce que tu racontes, comment tu vois la suite ?

Siiré : Le prochain niveau, c’est de la pop. Je raconte plus rien, je parle que de l’argent que j’ai gagné et des labels qui veulent m’attraper. (rires) Non, sérieusement, il y a toujours des trucs à dire. Je me suis marié l’année dernière, j’ai quitté mon taf pour me consacrer à fond à la musique. La guérison aussi, il y a toujours des choses à dire. Youssoupha disait que la vie c’est un apprentissage qui ne s’arrête jamais, pour moi la vie c’est une histoire qui se raconte tout le temps. Là j’ai raconté mon enfance, maintenant je vais raconter ma vingtaine.

Comme Kendrick quand il est arrivé avec Mr. Morale & The Big Steppers, il avait encore plein de trucs à raconter. Pour l’instant, je suis encore dans l’euphorie de la sortie, je pense à comment booster le projet, que les gens en entendent parler. Mais j’avoue que je commence déjà à penser à la suite, sans thème précis en tête pour l’instant.

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