C’est sous un climat digne d’un mois d’octobre que débute ce qui reste probablement le meilleur mini-festival parisien. Pour un pont de l’Ascension en plein mai, on aurait volontiers commandé un peu de soleil. Raté. Peu importe : la programmation était trop alléchante pour se laisser refroidir. Complet sur les trois jours, le festival Block Party aura convaincu et conquis une foule curieuse, prête à zigzaguer entre les neuf salles de Bastille pour découvrir 70 groupes. Voici le récit de notre périple.

Jeudi 14 mai – De la sueur d’Heavy Lungs à l’euphorie Stuzzi

Le coup d’envoi revient aux Flamands de The Yummy Mouth. Une musique de manège qui déraille, une batterie lourde et un synthé grésillant comme une vieille console 8-bit : l’introduction pose immédiatement le décor. Les Belges ont clairement déplacé leur curseur vers un son plus rock que strictement punk ravageur. L’autotune surgit sur certains refrains. Elle est le symbole d’un virage plus soft de leur composition. . Ça joue fort, brut, suffisamment pour prendre déjà d’assaut quelques bouchons d’oreille. Apocalypse Park, leur dernier album, occupe l’essentiel du set et révèle un chant plus tenu, moins écorché. Une évolution efficace mais qui n’aura pas convaincu totalement
Quelques mètres plus loin, RINGARDS entretient une toute autre énergie. On ignore si ce sextet londonien maîtrise la signification française de son patronyme, mais il ne semble en tout cas pas décidé à lui rendre hommage. Percussions et basse apportent le groove nécessaire pendant que tous les musiciens, sauf le batteur, se massent à l’avant-scène. Le chanteur porte une veste grise XXL impeccablement fashion.. Il s’agite seul sur les pulsations du groupe. Entre deux morceaux, ça parle fromage, ça échange des regards complices entre calviniste et guitariste, et ça navigue sans forcer entre post-punk et psychédélisme. Une ambiance saine et friendly, de bon augure pour la suite/
Puis arrive Club Brat, et la journée change légèrement de température. En voyant débarquer le chanteur, on a l’impression de reconnaître ce père de famille imposant qui passe son temps à gueuler sur tout le monde. À côté, le guitariste pourrait être ton frère venu soutenir la scène, pendant que la bassiste incarne la sœur surexcitée incapable de tenir tranquille derrière toi. Le quatuor balance un noise rock brutal, nerveux, traversé de riffs punk étonnamment mélodiques. Un morceau évoque fortement People de The 1975 avec sa batterie sous tension et son riff rageur. La bassiste finit même en poirier. Manifestement, rester immobile n’était pas au programme.

Le festival démarre réellement avec Jools. Groupe de fashion, sans discussion possible : ils sont beaux, bien habillés, et leur son semble calibré pour des salles bien plus grandes que le Supersonic. Le chanteur Mitchell Gordon avec sa moustache gauloise, boucles en bataille, ne tarde pas à tomber le haut, grimper sur les retours et à courir d’un bout à l’autre de la scène pour harponner la foule. À ses côtés, Kate Price est tout aussi électrique mais un peu plus retrait sur son chant. Les deux s’agitent tellement qu’ils finissent essoufflés entre les morceaux. Au milieu du set, Kate livre une prise de parole féministe sans instrumentation derrière elle. Cette montée en pression qui explose avec l’apparition brutale de la guitare et de la batterie, rappelle ce que Mannequin Pussy sait faire de mieux. La guitare mélodique qui suit emporte tout avec elle. Les premiers vrais pogos apparaissent enfin : le festival vient officiellement de prendre feu.
On retourne au Supersonic Records pour un groupe plus mélodique avec Bottle Rockets. Le quatuor de Glasgow défend ses nouveaux morceaux avec une indie pop immédiatement accessible, portée par une chanteuse charismatique et un jeu de guitare capable de dénicher des mélodies franchement déchirantes. Certaines chansons possèdent cette efficacité presque suspecte des morceaux destinés à passer en radio. Pas étonnant, dès lors, de les voir reprendre impeccablement When You Were Young de The Killers avant d’enchaîner avec Video Call, lui aussi nourri d’influences assez transparentes.
Changement de décor au Badaboum avec CARSICK. Là, on comprend rapidement pourquoi Soft Play revient si souvent dans les comparaisons avec ce groupe. Guitares saturées, batterie mitraillée, énergie punk voué pour le pogo : les trois instrumentistes ne ménagent absolument rien. Le chant rappé apporte une couleur pop-punk bienvenue dans une programmation déjà dense. La demi-heure de concert fut plaisante. Reste cette voix légèrement canarde du chanteur qui pourra diviser. Plus tard, Yes And Maybe surgit comme un croisement improbable entre Phoenix, MGMT et Arctic Monkeys. Les quatre musiciens se sont habillés beaucoup trop élégamment pour nous autres ploucs festivaliers de Paris qui recevont des trombes d’eau. La vibe indie pop est légère et plaisante. Pas révolutionnaire, mais suffisamment agréable pour accompagner les kilomètres accumulés entre les salles.

Los Palms, lui, préfère virevolter le mouvement avec de longs morceaux construits quelque part entre road-trip psychédélique et montée d’angoisse diffuse. Impossible de ne pas penser à Black Angels. Les riffs avancent lentement, nous promènent entre rêveries et nervosité, comme une route mal éclairée remplie de rencontres douteuses et de beaux paysages. Sur certaines fins de phrase, la guitare vibre, bourdonne, refuse de disparaître. Et franchement, ça fait du bien.
La soirée bascule ensuite dans la douceur saturée de Roller Derby. Il est difficile de contourner la comparaison : on nage en plein territoire Alvvays, avec quelques éclats de Beach House au loin. La ressemblance est évidente mais tellement bien exécutée qu’elle devient vite secondaire. Les Allemands hypnotisent avec leurs mélopées dream pop, leur délicatesse et cette énergie presque angélique qui traverse chaque morceau. Ici, la qualité des chansons suffit largement ; pas besoin d’en rajouter.
Et puis débarque Heavy Lungs. Une diablerie. Pas d’introduction polie ou de subtilité inutile, Danny Nedelko débarque motivé comme jamais pour créer l’émeute avec la foule. Il traverse la scène comme un homme incapable de rester cinq secondes au même endroit, multiplie les cent pas et s’amuse à lancer son micro en l’air avec l’obsession d’un Philippe Risoli élevé au punk noisy. Derrière, ça cogne sans nuance. Dans la fosse, les slams et les pogos répondent à la même violence joyeuse que le batteur, lui aussi régulièrement happé par le micro. Quarante minutes plus tard, on ressort presque en sueur de cette déflagration sonore. Ils sont forts, très forts.
Après un tel chaos, on s’attend à une indie pop naive et fade au Supersonic. Mauvais diagnostic. Stuzzi préfère transformer la fin de soirée en échappée solaire. Depuis Chilibanana, l’artiste n’a rien perdu de sa capacité à fabriquer du mouvement, mais ses morceaux prennent ici une ampleur nouvelle. Les sonorités latines restent légères, dansantes, tandis que les morceaux s’enchaînent quasiment sans interruption. Le saxophoniste distribue du groove comme d’autres distribuent de mauvaises idées, et soudain le Supersonic se retrouve embarqué dans un voyage festif où même l’idée d’un hantavirus paraît absurdement lointaine. Après la furie de Heavy Lungs, ce changement de climat agit comme une évidence. Le premier grand coup de cœur du festival.
Vendredi 15 mai – Entre gouttes et vapeurs de shoegaze

La pluie n’a toujours pas quitté Bastille. Il faut même traverser un véritable torrent pour rejoindre les premières salles de la journée. Packaging ouvre le bal dans une humeur cotonneuse. Dès les premiers morceaux, impossible de ne pas penser aux débuts de Slowdive. Entre tempos suspendus et pulsations plus appuyées, le groupe construit une atmosphère aérienne qui finit par happer doucement le Supersonic. Oui, Packaging nous a emballés. La suite laisse moins de traces. Hunny Buzz joue proprement, sans faux pas, mais rien ne dépasse réellement. Un concert agréable qui se dissout presque aussitôt dans le marathon des allers-retours.
La journée reprend soudainement de la couleur au Badaboum. Encore faut-il le mériter ! Il a fallu affronter une pluie battante pour atterrir dans une salle clairsemée avec des chaussures déjà bien humides avant 18h Notre état est donc au niveau du nom de groupe que nous scrutons : les Disgustings Sisters. Mauvais calcul pour les absents. Le duo franco-britannique a clairement musclé sa formule electroclash. Chorégraphies, transitions parfois théâtralisées, son épaissi par trois musiciens supplémentaires : tout paraît plus ambitieux, plus vivant, plus dansant.
Les deux sœurs se livrent sans filtre, remercient leur costumière Helena Costello, rendent hommage à leur père sur Frankenstein et évoquent des histoires d’amour qui s’effacent immédiatement de leur mémoire. Mais c’est Calvin Klein qui fait définitivement basculer la salle : batterie qui mord et groove grave immédiat, En quelques minutes, le Badaboum se réveille complètement. Un groupe à surveiller de très près.
Retour dans la même salle un peu plus tard, après avoir lamentablement échoué au blindtest brillamment animé par le chanteur de Cheap Teen. On vient initialement digérer notre seum devant Sword II ; on avalera surtout quelques larsens un peu trop insistants en début de set. Il faut patienter jusqu’au troisième morceau pour que tout se stabilise enfin. Une fois débarrassé des problèmes techniques, le groupe dévoile une proposition moins dream pop qu’annoncée. Derrière les mélodies flottantes, ce sont surtout les guitares grungy et l’ombre de Seattle qui dominent. La chanteuse, détendue, se moque des small talks à la française : « et vous ça va Madame ? » pendant que le guitariste, dont le chant évoque parfois Pavement, balance tranquillement un « et tout le monde déteste la police ». Des Rebelles, donc. L’ensemble replonge franchement dans les années 90, même si le rythme peine parfois à suivre. C’est une déception

Petit détour par la Mécanique Ondulatoire ensuite, et déjà un léger regret de planning. The DSM IV déroule une formule qui évoque immédiatement Editors. Le problème, c’est cette batterie remplacée par une bande-son un peu cheap qui siphonne toute la puissance du set. Quelques grésillements plus tard, difficile de prolonger davantage l’escale. À revoir dans de meilleures conditions. Le retour au Badaboum offre un changement d’atmosphère radical avec GENTS. Ici, tout ralentit. La pop des Danois se fait douce, contemplative, presque thérapeutique par moments. La guitare acoustique est un petit bonheur de précision tandis que le chanteur accompagne les morceaux de gestuelles ringardes.
Puis survient l’un des classiques du festival : la salle trop petite pour le groupe qu’il fallait manifestement voir. Au Supersonic, The New Cut joue devant un espace déjà archi-bondé. On distingue le concert davantage qu’on ne le vit réellement, coincés au fond de la pièce. Frustrant, car le quatuor déborde d’énergie et ses compositions rock, nerveuses et torturées, donnent envie d’aller plus loin. Victime très claire de son succès. La vraie claque du soir arrive quelques rues plus loin. Man of Moon joue dans une Mécanique Ondulatoire elle aussi saturée. On ne voit quasiment rien. Peu importe : le duo composé d’un batteur et d’un guitariste seulement, suffit à remplir tout l’espace disponible avec de longs morceaux tendus comme des montagnes russes sonores. Les montées se construisent lentement, prennent du volume, reviennent, repartent de plus belle. Hypnotique et puissant.

Le Badaboum accueille ensuite Pale Blue Eyes visiblement transformés depuis leur tournée avec Slowdive. Plus pop, moins frontalement shoegaze, le groupe semble avoir gagné en maturité et en relief. Les morceaux progressent par couches successives avant de s’ouvrir en fines explosions lumineuses. Le final, Motionless, emporte tout sur son passage avec ce refrain obsédant avec cette batterie lancée à pleine vitesse. On a cet étrange impression d’entendre Concrete de Shame fusionner avec le psychédélisme nerveux de Snapped Ankles. Le public mord immédiatement à l’hameçon. L’un des grands moments de cette deuxième journée.
La nuit se referme enfin avec Theatre. Les Irlandais arrivent précédés d’une réputation déjà bien installée dans les médias spécialisés. On comprend vite pourquoi. La voix de la chanteuse possède ce pouvoir rare de suspendre l’attention, tandis que chaque morceau confirme un groupe déjà remarquablement rodé. L’avenir paraît évident. Il leur manque peut-être simplement encore ce ou ces titres imparables capables de faire passer la promesse au statut supérieur.
Samedi 16 mai – Friedberg couronne le festival

Troisième jour. Les jambes commencent sérieusement à négocier avec le cerveau, mais le festival n’a manifestement pas prévu de ralentir. L’entame reste relativement douce avec The Klittens. Le colelctif féminin pioche clairement du côté de Dry Cleaning pour ses mélodies et laisse planer quelque chose de plus proche de Haim dans la manière de poser les voix. C’est propre, appliqué, suffisamment maîtrisé pour laisser entrevoir un vrai potentiel. Mais malgré les qualités évidentes du groupe, l’ensemble peine encore à laisser une empreinte durable.
Il suffit pourtant de traverser quelques mètres pour recevoir le premier électrochoc de la journée. Chez Cruush, la salle déborde déjà dangereusement et le quatuor ne perd pas de temps pour nous secouer. Guitares grunge épaisses, batterie lourde, héritage évident de L7 : ça frappe immédiatement. Mais le véritable point de bascule vient de la chanteuse, impressionnante de maîtrise, capable de naviguer entre envolées lyriques et attaques beaucoup plus nerveuses. Le groupe assène son set comme un coup de fouet parfaitement calibré.
Direction ensuite la plus petite scène du festival pour découvrir l’une des formations déjà scrutées outre-Manche. À peine sortis de l’adolescence, The North affichent déjà une petite armée de followers et une hype qui semble les précéder. L’aisance est effectivement frappante. Le chanteur possède quelque chose de Julian Casablancas dans l’allure, avec une voix plus râpeuse sur les couplets. Pas une erreur ou un accroc technique : ça déroule proprement. Le début de concert manque encore un peu de morceaux capables de vraiment décoller, mais la fin du set corrige largement le tir avec une succession de titres nerveux, accrocheurs, très typés indie british. Pas difficile d’imaginer le groupe revenir un jour dans des salles nettement plus importantes.

Puis vient Fossick, et toute notion de mesure quitte momentanément Bastille. Ce que propose le groupe ressemble moins à un concert qu’à un tsunami sonique. Des guitares nerveuses noyées sous les pédales d’effets, un bruit qui enfle jusqu’à devenir presque physique, et surtout deux batteurs parfaitement synchronisés qui cognent comme si leur mission consistait à tester la résistance de nos tympans. L’ensemble fascine autant qu’il agresse. Un vortex noisy particulièrement prenant, même si une légère sensation de répétition finit parfois par s’installer.
Charlie Houston choisit ensuite un chemin beaucoup plus aérien. Très tôt, une référence saute aux oreilles : ce sample synthétique qui évoque Once in a Lifetime des Talking Heads dès le deuxième morceau. Sa voix captive immédiatement, surtout lorsqu’elle se fissure légèrement dans les envolées, épaissie par des effets qui renforcent encore la dimension flottante de ses morceaux. Une bonne partie du set navigue dans une pop légère, suspendue, taillée pour les amateurs de bedroom pop synthétique. Mais ce sont paradoxalement les titres les plus nerveux, les plus tranchants, qui laissent la plus forte impression au milieu du concert.
La soirée prend ensuite une tournure un peu frustrante avec ASHNYMPH. Prévu en remplacement de IST IST à la dernière minute, le duo n’est finalement plus qu’un projet solo : le batteur n’a pas pu faire le déplacement. Sur la scène du Badaboum, l’absence se ressent inévitablement. Les bandes-son utilisées sont solides, bien produites même, mais peinent à restituer la puissance qu’on imagine dans la formule complète. Une version amputée plutôt qu’un véritable faux pas.
Et puis arrive Friedberg. La tête d’affiche du dernier soir. Celle qui balaie rapidement toute fatigue accumulée pendant trois jours de course entre les salles. Entourée de ses musiciennes anglaises, la chanteuse autrichienne injecte une énergie constante dans chacune de ses compositions jusqu’à retourner progressivement toute la salle. Les morceaux possèdent cette qualité rare : une accroche mélodique immédiate sans jamais tomber dans la facilité. Mieux encore, ils semblent gagner en relief sur scène. Haha et The Greatest avec son outro rallongée , sont upgradés, plus amples, plus vivants. Il se dégage surtout du groupe une simplicité désarmante.

Le move le plus intelligent de la soirée aura peut-être été double : la réussite de la chanteuse Friedberg à rester debout malgré les nombreuses glissades sur scène… et avoir conservé Eisbär de Grauzone dans la setlist. La tension hypnotique du morceau est retranscrite avec une telle conviction qu’on aurait volontiers signé pour dix minutes supplémentaires. Les nouvelles compositions présentées prolongent d’ailleurs parfaitement cette dynamique, portées par le jeu incisif de la batteuse et dans la continuité naturelle de leur précédent album. À l’arrivée, difficile d’y échapper : Friedberg signe probablement le meilleur concert de ces trois jours.
Le festival se clôt enfin dans la sueur, les slogans et les riffs courts de Joe & The Shitboys, groupe punk vegan à chansons d’une minute et discours plus long. Le concept est aussi absurde qu’efficace, même si ses limites apparaissent rapidement. Peu importe. Joe se révèle un animateur né, passant son temps à jumper, slamer, pogoter, torse nu, trempé de sueur, comme si la fermeture du festival dépendait exclusivement de son niveau d’agitation. Faire hurler « Fuck Everyone » à un Supersonic déjà acquis ne demande finalement pas beaucoup d’efforts : tout le monde semble avoir déjà écrit ces paroles un jour ou l’autre. On s’éclate franchement. C’est bien l’essentiel.
On termine surtout rincés, mais heureux. Sans doute devant la meilleure édition du festival à ce jour. Le Supersonic’s Block Party continue de se bonifier avec le temps. Cette édition 2026 aura été portée par trois têtes d’affiche qui ont tout emporté sur leur passage. Malgré la pluie, malgré les kilomètres entre les salles, malgré les oreilles mises à rude épreuve, le week-end aura surtout multiplié les découvertes qu’on a désormais envie de suivre, d’affiner et de recommander obstinément autour de nous.
Les coups de coeur du festval : Bottle Rockets, Roller Derby, Heavy Lungs, Stuzzi, Disgutings Sisters, The New Cut, Man of Moon, Pale Blue Eyes, Cruush, Fossick, Friedberg
