Feu de bois, l’essentiel de Suzanne Belaubre

Suzanne Belaubre vient de dévoiler Feu de bois, un nouveau projet claviers-voix aussi intime que poétique, dans lequel l’artiste revendique son authenticité, chérit sa liberté et affirme son droit à rêver. Construit autour d’une alternance entre morceaux instrumentaux et chansons, l’album nous plonge dans un univers singulier, entre confidences sur ses états intérieurs, préoccupation sincère pour la nature et rêverie douce-amère. Un disque qui prend son temps — et qui vous prend avec lui.

Toulousaine désormais installée à Paris, Suzanne Belaubre est de ces artistes qui refusent obstinément les étiquettes. D’abord pianiste, puis bassiste, formée à la MAO et au jazz, elle a toujours cultivé une soif d’apprendre qui repousse sans cesse les limites de sa musique. Ses précédents projets — trois EP (Imago, Tous ces mots, Miroirs) et une mixtape DIY — l’ont vue explorer la chanson française, la pop-électro, le hip-hop et le R&B avec une curiosité jamais démentie.

À l’écoute de ses compositions, on croit reconnaître fugacement Nougaro, Christine and the Queens, Gainsbourg, Bonnie Banane ou Mathieu Boogaerts… un éclectisme joyeux et revendiqué, qui dit beaucoup de son ouverture au monde. Mais Suzanne Belaubre ne ressemble finalement qu’à elle-même, avançant à sa manière, guidée par ses intuitions, ses envies et ses valeurs.

Une ode au courage

Après le vol de son ordinateur et trois ans de travail acharné, c’est une artiste recentrée sur l’essentiel qui nous revient avec Feu de bois. Un album porté en toute indépendance, qu’elle décrit elle-même comme le plus aligné de ses projets.

Le courage transpire dans chaque recoin du disque, à commencer par la pochette — une peinture réalisée par Suzanne Belaubre elle-même, il y a plusieurs années, autour précisément de cette idée. On y voit comme un feu qui crépite à l’intérieur d’un personnage. Le trait est naïf sans être enfantin, les couleurs riches comme autant de sonorités — logique, me direz-vous, pour une synesthète. Minimalisme, mouvement, intensité retenue : autant de caractéristiques graphiques qui se transposent parfaitement à la musique de Feu de bois, bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Epure et minimalisme

Ce qui frappe d’emblée à l’écoute des 18 titres — enregistrés avec l’artiste franco-québécois Félix Petit (connu notamment pour l’album Nini de Bonnie Banane et son appartenance à Les Louanges) — c’est l’épure. Le duo piano-voix en constitue l’ADN, discrètement enrichi par le synthé, quelques arrangements de flûte et de saxophone qui viennent sublimer l’ensemble sans jamais l’alourdir.

Pas de percussions ici, mais le rythme est bien présent, porté par les cordes frappées du piano. L’attaque est franche et directe — on ressent dans chaque note une obsession de la sincérité. Le son de Suzanne Belaubre est bien à elle : tantôt doux et brut, mélancolique et léger, parfois jazzy, toujours élégant. Son travail sur les cadences, les textures et les tonalités est tout simplement remarquable.

Quant à la voix, elle est fascinante à plus d’un titre. Claire et lumineuse en lead, elle se mue en quelque chose de plus profond, de plus habité, dans les chœurs polyphoniques quasi chamaniques de Ne plus parler ou de Ritual notes.

Jouer avec le(s) temps

Tout au long de Feu de bois, Suzanne Belaubre joue avec le temps — elle le prend, l’accélère, l’étire, le tord — pour nous offrir une parenthèse rare, un moment suspendu où les silences ont autant de poids que les notes. Mélodiba, qui nous évoque par instants l’univers d’Agnès Obel, est une métaphore douce-amère du temps qui passe : « Le piano est plein de poussière, qu’est-ce que j’ai fait de tout ce temps ? » Dans À mon rythme, elle revendique le droit d’être soi-même dans un monde où l’image est reine : « Il n’y a pas d’autre arbitre que celui de nos pensées. Il faut aller à son rythme pour l’écouter. » Et dans C’est quoi la suite, le piano s’emballe, la cadence s’accélère — comme pour mimer l’impatience de celle qui veut tout, maintenant, mais sait qu’il faut résister à l’envie de brûler les étapes.

La liberté est l’autre grande obsession de cet album. Cosmonaute, qui l’ouvre, explore avec une pudeur bouleversante la dichotomie entre rêve et réalité, entre aspirations et imperfections. L’artiste y décrit un univers intérieur peuplé d’oiseaux et de rêves, une bulle protectrice — son casque de cosmonaute, quoique abîmé par les fêlures de la vie. « J’ai rarement touché un endroit aussi enfoui en moi à travers les paroles et l’univers d’une chanson », confie-t-elle. On l’entend.

Le nord est une ode au courage de faire ses propres choix, de suivre sa propre boussole. La gravité des basses du piano y est contrebalancée par des arrangements très aériens de flûte, un soupçon de cuivre et des sifflements — comme si le poids de la décision devenait soudain plus léger. Et dans Maison dans les arbres, la cabane rêvée — voulue sans savoir comment la construire — devient la métaphore d’un refuge, d’une utopie à laquelle l’artiste croit avec une obstination tranquille.

La nature, l’autre fil rouge de Feu de bois

Fil rouge discret mais constant de Feu de bois, la nature y est convoquée avec une tendresse inquiète. Dans Si je suis un arbre, Suzanne Belaubre dialogue avec un arbre, s’inquiète de la disparition des oiseaux, célèbre la résilience silencieuse de ces « trésors immobiles ». Dans Le train, elle interroge à voix basse : « Où sont les vieux arbres ? » Des questions simples, pour des peurs profondes.

L’album abrite encore une pique acérée contre les réseaux sociaux et les faux-semblants (Tête insaisissable), une déclaration d’amour à la musique elle-même (Signature, en écho à l’ancien morceau Un sourire), et se referme sur le magnifique Ritual notes. Sans un mot — mais pas sans voix. L’introduction au piano laisse entrer des chœurs discrets, qui progressivement prennent de l’ampleur, portés par la voix lead de Suzanne Belaubre, habitée comme rarement. Une incantation quasi sacrée, un crescendo-decrescendo d’une beauté troublante. Puis le piano seul termine, en toute humilité, ce qu’il avait commencé.

Feu de bois, c’est la douceur des flammes qui réchauffent le cœur, des émotions qui crépitent dans l’ombre et une ouverture vers le vrai. Sans aucun doute l’album le plus abouti de Suzanne Belaubre, tellement plus riche que les quelques mots que nous avons pu en dire. Ecoutez-le encore et encore pour en saisir toutes les subtilités.

L’artiste sera en concert aux Trois Baudets à Paris le 27 mai prochain. On y sera, et vous ?

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