ADN
ADN #1170 : Slow Jane

ADN : Acide du noyau des cellules vivantes, constituant l’essentiel des chromosomes et porteur de caractères génétiques. Avec ADN, La Face B part à la rencontre des artistes pour leur demander les chansons qui les définissent. Dans le sillage de la sortie de son magnifique deuxième album folk Aquarius, Slow Jane nous partage ses influences musicales.

Nick Drake - Place to be (album Pink Moon, 1972)
C’est la première chanson de Nick Drake que j’aie entendue et elle garde une place spéciale, une émotion particulière à chaque écoute.
En une phrase, j’ai eu l’impression de connaître Nick Drake depuis toujours. Comme la réminiscence d’une musique toujours-déjà connue, et enfin retrouvée. Comme une musique dont le stimmung s’accordait magiquement au mien.
Elle commence par quelques mesures de ce strumming entêtant et doux à la fois, puis s’élève sa voix, de velours, caressante. C’est comme une incantation, une formule magique qui marche à tous les coups.
Et puis c’est une chanson d’amour triste sur le temps, sur le passage du temps et le désillusionnement, très imagée :
« When I was young, younger than before,
I never saw the truth hanging from the door (…)
Now I’m darker than the deepest sea (…)
Now I’m weaker than the palest blue »
Joni Mitchell - The last time I saw Richard (album Blue, 1971)
Je ne pouvais pas faire une interview ADN sans piano ! Le jeu de Joni sur tout cet album (qui est considéré probablement à juste titre comme l’un de ses meilleurs) me touche beaucoup, elle a une façon de rythmer ses phrases bien à elle, son accompagnement au piano est si multiple et dense que jamais on ne se dit qu’on écoute « juste » un piano-voix.
Et puis j’adore la poésie de l’ordinaire dont sait faire preuve Joni : dans la même chanson, les lignes
« Richard got married to a figure skater and he bought her a dishwasher and a coffee percolator »
Et
« All good dreamers pass this way some day / Hiding behind bottles in dark cafes / Only a dark cocoon before I get my wings and fly away »
qui me rappelle celle de la beat generation et notamment de Jack Kerouac qui est capable du plus profane et du plus magique dans le même paragraphe, de faire scintiller la poésie au détour du plus banal.
Neil Young - On the beach (album On the beach, 1974)
Morceau qui tourne autour d’une modulation, comme si Neil balançait à l’infini entre les pieds sur terre (A) et le sol qui se dérobe (B), et retour, et encore, et retour.
En tout cas il n’y a jamais de résolution : on tourne en boucle, le temps s’étire, c’est lent, ça ne va nulle part.
« Now I’m living out here on the beach / but those seagulls are still out of reach »
Pour des journées qui s’étirent sans fin - on dirait que le morceau ne va jamais prendre fin - allongée dans l’herbe à regarder les nuages avancer très lentement dans le ciel.
Peut-être l’un des plus beaux solos de guitare !
C’est tellement imparfait et tellement parfait à la fois ! C’est une leçon de production.
Girls - Carolina (EP Broken Dreams Club, 2010)
J’aime cette chanson qui est comme un voyage, une sorte de mix & match de plein de choses et d’idées foisonnantes. Ça ne sonne comme rien d’autre et en même temps on sent qu’ils ont tout écouté. Superbe titre à écouter sur la route ! C’est mélancolique, et en même temps très ensoleillé. Ca met un temps fou à démarrer, et ensuite quand ça se lance vraiment (à 2:13 tout de même !), on est totalement embarqué.
La production est très lo-fi, très organique, je crois que c’est globalement du fait maison. J’aime le fait qu’ils n’essaient pas de faire quelque chose qui sonne bien produit, j’ai l’impression qu’ils suivent vraiment leur intuition sans la brider avec des « preconceptions of what to do » comme dirait Giorgio Moroder. La guitare fuzz hyper présente sur une bonne partie de la chanson donne l’impression qu’on est dans une sorte de rêve brumeux californien de fin de journée.
Et Christopher Owens chante toujours avec une émotion et une intensité très forte, sa voix est totalement imparfaite et très vulnérable.
Garbage - Supervixen (album Garbage, 1995)
J’aurais pu choisir plusieurs autres titres de ce premier album de Garbage, sorti en 1995. J’ai pris celui-ci parce que c’est celui qui ouvre l’album et je trouve admirable l’élan, l’envie de musique qu’il envoie dès les premières secondes !
Ce qui titille mon admiration ici :
Il y a la pochette, ces plumes roses toutes douces sur lesquelles s’inscrit ce nom inattendu, « garbage », qui me fait un peu penser à ces pédales de fuzz volontiers rose ou violet Barbie qui révèlent une rugosité surprenante !
Il y a bien sûr Shirley, voix et personnalité que j’ai adorée pendant mon adolescence, et dont l’ambivalence va d’ailleurs très bien avec cette idée de pochette : à la fois immensément fragile, très sensible, à fleur de peau, et pourtant plantée bien droit sur ses deux jambes, figure rock et glam, fière et inflexible.
Il y a un son très 90s, le traitement de la voix qui a quelque chose d’indiciblement vintage, les guitares qui avancent implacablement, c’est à la fois brut, gar(b)age, et en même temps hyper produit ; c’est rugueux et pourtant solaire.
Et quand même, Butch Vig à la batterie, qui avait produit Nevermind de Nirvana quelques années avant.