Bleachers, la formation personnelle et intime de Jack Antonoff, Mikey Freedom Hart, Sean Hutchinson, Evan Smith, Michael Riddleberger, et Zem Audu, revient 2 ans après la sortie de leur album éponyme avec un cinquième long format : everyone for ten minutes. Antonoff y fait une place pour sa famille, sa femme, ses amis, son public, ce qui importe vraiment pour lui.

Ça vous étonnera peut être de savoir que Jack Antonoff n’a pas débuté dans la pop, son premier groupe Outline évoluait plutôt dans l’univers du punk ! Entassés dans un van, lui et ses compagnons sillonnent les routes de toute l’Amérique, à la recherche de lieux où se produire. Antonoff est originaire du New Jersey, cet état séparé de New York par une seule étendue d’eau, et où tout paraît moins bien, moins cool aux yeux du monde que The Big Apple. Cette distinction culturelle, ce décalage imaginaire, marquera la vie artistique de Jack Antonoff et de Bleachers. Lorsqu’il évoque son état natal, c’est avec une certaine fierté, notamment grâce à une de ses plus grandes inspirations musicales : Bruce Springsteen. Celui qui a créé ce “son New-Jersey” et dont il s’inspirera à maintes reprises, jusqu’à collaborer avec lui sur le titre Chinatown en 2021.
Dès ses 14 ans, donc, Jack était sur les routes. Avec son second groupe, Steel Train, ce n’était pas moins de 250 concerts par an, pendant plusieurs années. Cela lui transmet l’amour de la scène, de la vie d’artiste sur la route. Voilà pourquoi en 2013, il fonde Bleachers. Comme un échappatoire de sa vie de producteur qui s’amplifie, Jack Antonoff s’accroche à continuer de créer pour lui, à composer et écrire pour son groupe. Au fil des années et des albums (Strange Desire en 2014, Gone Now en 2017, Take The Sadness Out Of Saturday Night en 2021 et Bleachers en 2024), Bleachers s’est imposé comme une référence de la pop-rock sensible et mélancolique, et s’est créé non pas une communauté, mais une famille de fans. Une atmosphère si spéciale recouvre les salles lors de leurs concerts. Au sein d’une famille, on se comprend, on se voit, on ressent ensemble.
Quand le présent fait écho au passé
En mai 2026, le cinquième éclat du groupe paraît : everyone for ten minutes. Jack Antonoff y évoque ces choses qui comptent réellement pour lui, aux choses assez simples de la vie. Face aux chamboulements sociétaux, culturels, politiques que le monde entier vit aujourd’hui, Bleachers bâtit ses remparts : boire un verre avec ses amis, le mariage, le deuil… Des sujets universels, qui rassemblent, qui bouleversent.
sideways ouvre le bal. Une entrée en matière riche dès le départ. Des touches organiques, légères, comme si on tapait légèrement sur du verre, une batterie puissante, et des nappes synthétiques enveloppantes attrapent l’attention immédiatement. Antonoff n’a pas perdu la main et démontre une nouvelle fois de sa capacité à créer un univers musical unique. Un titre plein d’espoir, où l’amour te donne des rêves auxquels t’accrocher, qui dépeint ce moment où l’on se sent compris, à sa place.

On a parlé un peu plus tôt des premiers projets musicaux de Jack Antonoff, the van revient sur ces quelques années au sein de Steel Train. that’s the story about kids and their shadows. we just didn’t wanna be lonely. Le saxophone fait son grand retour sur ce morceau, toujours discret mais tellement juste. Jack fait référence, quelques années plus tard, à sa rencontre avec sa femme, Margaret Qualley, et fait ce parallèle touchant avec son passé : “and saw her standing on a rooftop. i said i just don’t wanna be lonely. she said “i just don’t wanna be lonely”.
Un peu de pop à présent, avec we should talk. Un titre qui rappellera les premiers pas de Bleachers (voire un peu de Fun ?). Un nouveau morceau témoin, hommage à ces premières années avec ses compagnons de route, mais aussi à comment la vie et le monde impactent ces amitiés. We should talk offre des nuances beaucoup plus pop, électroniques. Une rythmique efficace, qui donne juste envie d’entonner cet hymne avec le groupe dans une salle comble.
Un album lumineux, qui laisse place à l’espoir
La prochaine étape nous la connaissons déjà, il s’agit du premier single tiré de l’album, la magnifique you and forever. Véritable hommage à Margaret, Jack Antonoff y déploie une nouvelle fois tout son talent d’écrivain et de poète. Le clavecin et la batterie s’harmonisent à la perfection pour créer une ambiance feutrée, délicate, mais qui explose en dernière partie de morceau, pour accueillir le saxophone et le chant poignant de Jack. Probablement une des plus belles chansons sorties cette année, on peut y déceler quelques influences de The National (mais en plus lumineux) !
Nouveau single d’everyone for ten minutes, c’est le moment d’attraper votre voisin pour l’emporter sur la piste de danse. Dirty wedding dress est un titre rassembleur, fait de références à d’autres chansons, d’autres albums, que seule sa communauté comprendra : “only my people can see me”. Un titre très influencé par Bruce Springsteen, frais, léger et sensuel. Ici se trouve le cœur de l’album, tout le sens que Jack a voulu y mettre. Il parle notamment du jour de son mariage, des centaines de personnes à l’extérieur amassées pour tenter d’apercevoir les mariés. Mais ce n’est pas l’important, l’important se trouvait à l’intérieur, avec eux. Un appel à se concentrer sur l’essentiel, sa famille, ses amis, et à chasser le reste.
Take you out tonight, prochaine étape de l’album, a une aura rétro qui vous fera décoller de votre siège ! Les premières secondes ponctuées de voix modulées et de saxophone mélancolique ne durent pas. Elles font rapidement place à une batterie impatiente, des chœurs et guitares qui donnent un sentiment urgent d’envoyer ses contrariétés au loin et de sortir s’aérer ! Ce titre offre un final explosif, un déferlement de synthétiseurs, de cordes et de batteries qui laisse l’auditeur presque haletant. On y décèle quelques influences de Vampire Weekend, dans cette rythmique saccadée et cette ambiance années 80. Jack semble trouver du réconfort auprès de ses proches, un certain élan dans sa vie, et enfin faire la paix avec son passé. On se laisse emporter par ce réconfort, on se laisse convaincre que finalement avec le bon entourage, avec du temps, les épreuves finissent par faire partie de nous, se fondre en nous. Alors on grandit, on évolue et le temps fait son œuvre et enfin on peut se laisser vivre.
Une mélancolie qui transforme, qui transcende
Un peu de calme, à présent, avec le titre suivant, i can’t believe you’re gone. Comme son nom le laisse entendre, Jack y parle de deuil, non seulement de la personne, mais plutôt de ce qu’était la vie avant ce départ. Des petits moments du quotidien qui vous manque, où tout était plus simple. “thinking maybe we should all move back in as a family. torture each other during TV hours. talk about money, our father’s condition”. Une douceur et une mélancolie bien propre à l’univers de Bleachers, de l’écho dans la voix, des cordes et le clavecin qui offrent toute leur profondeur au morceau. i can’t believe you’re gone est un morceau personnel, où Jack Antonoff s’ouvre à son public sur la perte d’un être cher qu’il a vécu il y a plusieurs années. Ce titre rassemble, libère et soigne un peu certaines blessures.
Les cordes sont à l’honneur dans dancing. Un titre qu’on pourrait dire “entre-deux”. Entre la joie et la tristesse, entre la colère et l’apaisement. Il répond parfaitement au morceau précédent, et nous pousse à apprendre à vivre le cœur brisé. Des paroles tantôt chuchotées, tantôt délivrées avec force. A l’écoute des paroles, dancing est un titre qu’il appartient à chacun de s’approprier, de colorer à sa façon, de ressentir à sa manière.
Le clavecin revient jouer dans nos oreilles sur l’avant dernière pépite de l’album, i’m not joking. La composition nous joue des tours, passant à des notes très synthétiques à d’autres plus organiques, notamment par l’utilisation d’un orgue Hammond à la sonorité si particulière. Le chant nous réserve aussi quelques surprises, la voix de Jack incarnant totalement les paroles.

Nous voici au dernier titre d’everyone for ten minutes. En dernière position se trouve probablement un des meilleurs titres de cet album : upstairs at els. Un hommage vivant et sincère aux soirées entre amis sur le rooftop d’Electric Lady Studio, véritable seconde maison de Bleachers et le studio où ils enregistrent presque tous leurs titres. Un écrin pop scintillant entraînant, plein d’espoir et de joie. Se déchainent chœurs, saxophones, synthétiseurs, cordes… N’oublions pas l’éternelle touche de nostalgie propre à l’univers de Bleachers : now we’re gonna miss the days up there baby (hey i know i was lost but i miss those days), jolie référence au titre Miss Those Days, sorti en 2017 sur Gone Now. Dans un élan d’amitié et de simplicité, cette conclusion d’album semble être la parfaite fin.
everyone for ten minutes offre tout ce que Bleachers fait de mieux. En seulement onze titres, Jack Antonoff et sa troupe nous font vibrer, ressentir, nous remettre en question. Il y dévoile avec ses très talentueux musiciens, toute la palette sonore et tout le talent dont ils sont capables. Loin d’être un album minimaliste, on y retrouve de nombreux instruments organiques, qui donne cette ambiance années 80 si particulière. Entre orgue, clavecin et saxophone, le groupe y glisse également des notes plus synthétiques, qui crée un bouquet intense et enveloppant à l’écoute.
Cet album nous apporte d’autres choses que les précédents, habituellement particulièrement propice à l’introspection : l’espoir. Beaucoup de lumière s’échappe de ce recueil, de reconnaissance et d’amour. Car même si d’autres passages plus sombres se présentent dans ce disque, il n’en reste pas moins profondément optimiste. Everyone for ten minutes sait surprendre, touche toujours juste, et conserve ce pour quoi le public de Bleachers leur reste fidèle depuis si longtemps : l’authenticité.
Bleachers se produira à la Salle Pleyel le 21 novembre prochain, la billetterie est d’ores et déjà ouverte !
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Crédit photo : Alex Lockett