Ghinzu : « Notre graal, c’est d’obtenir la chair de poule »

Il y a des interviews qui, pour des raisons essentiellement sentimentales, sont plus importantes que d’autres. Pouvoir retrouver John Stargasm et Jean Montevideo de Ghinzu pour parler d’un nouvel album fait partie de ces rencontres. On a donc eu le plaisir, et l’honneur, de pouvoir échanger avec eux de W.O.W.A et de toute ce qui l’habite dans une interview au long cours que l’on vous invite à découvrir aujourd’hui.

La Face B : Première question que je pose toujours aux gens : comment est-ce que ça va ?

Jean Montevideo : Ça va pas mal. Aujourd’hui, on a eu un chouette petit déjeuner.

John Stargasm : On est médiqués, donc ça va bien.

Jean Montevideo : Il a fallu que chacun qu’on accepte notre médication depuis 2-3 ans, puisqu’on essaie quand même de clôturer ce disque depuis pas mal de temps. Et on ne se supportait plus. Donc je vais dire ça va, avec des hauts des bas. (rires)

Non, ça va très bien. Moi, je suis surexcité.

La Face B : Comment on se sent à l’idée de sortir un album quand le précédent aurait légalement le droit de boire de la Jupiler en Belgique ?

John Stargasm : (Rires) Alors là, je ne suis pas préparé. Disons qu’on se sent bien de sortir cet album, je peux te dire. C’est vraiment un bel accouchement, quoi. Ça a pris pas mal de temps. Maintenant, on est plutôt soulagé, quoi. On est presque dans le processus de l’autre.

La Face B : De l’autre déjà ? C’est marrant justement, parce que quand on y pense, il y a 17 ans, entre les deux albums, il y a eu une pause dans la création ? Ou la création musicale a toujours fait partie de votre quotidien ?

Jean Montevideo : Toujours (rires). C’est vrai que ça peut paraître long, mais en même temps, on est resté super concernés par notre créativité. On est devenus, malgré nous, chacun un peu des producteurs de notre côté.

Et je pense qu’à un moment, il y a eu aussi cette phase où il a fallu rassembler ces 50, 60 maquettes, idées, morceaux aboutis, un refrain, un riff. Et je crois que le gros du travail, après 15 ans, il avait été fait. On a toujours eu cette grosse liberté de création, sans échéance et sans être redevable de quelque chose à qui que ce soit.

Il y a ce truc d’indépendance qui a toujours existé chez Ghinzu, le label Dragoon, que John a créé à l’époque… Il n’y a jamais eu une envie de faire une carrière comme un Johnny Hallyday qui à l’époque pouvait être entouré de son label et qui devait le faire absolument et sous pression…

Ça n’a jamais été l’envie du groupe. Et ce n’est pas un argument pour dire qu’on a pris le temps de le faire. Je pense que c’est devenu presque une espèce de travail, de trajet.

John Stargasm : C’est la créativité qui a créé un peu les rangs, si tu veux. Nous, on s’est embrigadés dedans. Et le processus, tout d’un coup, sans échéance, défaire, refaire, être toujours hyperactif dans la création, être nourri toujours de sujets, que ce soit des sujets de vie ou d’inspiration, a créé le concept qu’il n’y avait pas de fin.

Et c’est ça le concept de cet album, malgré tout. Pour essayer de le faire en un an, ce ne serait pas possible. Si tu veux, quand tu es obsédé, c’est un peu passionnel et c’est sans fin.

Voilà ce qui s’est passé, c’est que ça n’a été que de faire et de défaire et de continuer à chercher le Graal, qui est la chair de poule.

Jean Montevideo : Un couple qui est dans un truc passionnel, ça définit assez bien le truc. Ça se défait, mais en fait, on se revoit. J’ai l’impression de l’avoir quitté la veille et d’être toujours aussi inspiré.

La Face B : C’est marrant, parce que si on s’attache au cinéma, qui est aussi quelque chose qui est important pour vous, on imagine un peu Wong Kar-wai, qui était incapable à une époque de finir ses films et qui passait son temps à remonter, remonter, remonter.

Jean Montevideo : Je ne sais pas si tu vois Peter Greenaway, un de ses films phares aussi. Je crois que c’est quelque chose qu’il a mis 13 ans à écrire et je pense qu’il y a ce niveau d’exigence chez Ghinzu aussi, et surtout en la personne de John. Ce sera toujours sur le fil et ça peut passer à la trappe, mais je lui donne sa chance avec un niveau d’attente.

Il nous faut de la chair de poule. C’est intéressant parce que oui, je trouve que ça rejoint un peu le process d’écriture d’un long métrage. Ça se ressent un peu comme ça.

John Stargasm : Après, c’est un dysfonctionnement psychique, parce que ce n’est pas pathologique, mais il y a des moments donnés où tu sais que ça se termine ou des moments donnés où tu n’as pas du tout envie que ça s’arrête. Tu n’es pas toujours conscient, tu vois. Donc c’est ça aussi l’obsession.

La Face B : Ce qui est intéressant, c’est que ce nouvel album, il a quand même un début et une fin qui sont très figés et très évidents justement. Dans les titres qui sont choisis, on en parlera après, mais il y a un titre introductif qui est très important et un titre de clôture qui est très important aussi.

John Stargasm : On reste, avec notre pedigree, très attachés au format du longplay. Donc on n’est pas attachés à des échéances, mais on n’est aussi pas attachés à l’explosion des formats. On a notre personnalité, notre identité.

Le longplay ou le live, le choix de la setlist, le choix de la tracklist, font partie de l’exercice.

La Face B : C‘est intéressant parce que j’aime bien le titre de l’album. J’ai l’impression que ça représente bien ce qu’il y a à l’intérieur, c’est-à-dire des morceaux et des mondes différents qui s’attendaient pour être réunis. J’ai l’impression que c’est un album très nomade, que ce soit dans la façon dont il a été créé, dans les lieux, mais aussi dans les différentes temporalités de création des morceaux.

John Stargasm : C’est vrai. C’est plein de mondes. C’est éclectique et c’est ce que ça représente autant au niveau temporel que, je dirais, au niveau de la signification.

Je ne sais pas si vous êtes content avec votre vie. Je n’en sais rien. On peut se poser la question. Je ne sais pas si vous êtes content, mais des fois quand on n’est pas tout à fait aligné, on sait qu’il y a d’autres mondes qui attendent.

La Face B : Oui. C’est ça que raconte l’album.

John Stargasm : Cette chanson-là en particulier, c’est un peu le chant du tout est possible et de la place de ce tout est possible dans le doute, de pouvoir espérer, de pouvoir se réinventer, de pouvoir être multiple. C’est ça que ça raconte, cette chanson-là. C’est une page blanche à remplir avec soi.

La Face B : C’est marrant parce que moi, la façon dont je vois le morceau When Other Words Await, que ce soit musicalement ou thématiquement, c’est que j’ai l’impression d’être face à une personne qui sort du coma et qui se prend le chaos du monde complet.

Jean Montevideo : Excellent. J’aime bien l’image.

John Stargasm : Sauf que ce n’est pas une personne, c’est un esprit. Mais c’est la même chose en fait. J’aime beaucoup ce que tu as dit, je vais l’utiliser pour la prochaine interview ! C’est quoi le morceau ?

La Face B : Le morceau, c’est une personne qui sort du coma et qui se prend le chaos du monde en pleine face.

Jean Montevideo : C’est très bon, ça. C’est très bon, John. J’aime beaucoup ce que tu dis ! (rires).

La Face B : Ca vaut autant sur le texte qui est un peu chaotique, des mots qui viennent dans tous les sens, et musicalement où le morceau part aussi.

John Stargasm : Mais tu ne trouves pas que quand on se lève, un certain nombre d’informations sans cesse qui te viennent, des pensées qui sont activées, une espèce d’ambiance un peu anxiogène, ça va de : est-ce que mes histoires de cul fonctionnent, comment ça va se passer dans le projet capitaliste, ou les élections municipales ? Et ces mots-là, c’est le noise, quoi.

La Face B : Oui, et en même temps, ce que je disais par rapport à l’attente, c’est que c’est un morceau qui est très Ghinzu. C’est quasiment 8 minutes pour ouvrir un album quand on n’a pas fait d’album depuis…

John Stargasm : Écoute, on l’a fait faire par un autre groupe ! (rires) Ils ont réussi.

Jean Montevideo : Je pense que c’est à l’image de ce côté un peu patchwork. Je n’aime pas trop utiliser ce mot, mais c’est vrai que, c’est essayer de faire un résumé de 15 ans de créativité.

Voilà, et j’aime bien ce résumé de chercher des textures et les compiler dans ce morceau. Parce que c’est ça, il y a plusieurs écrans. Tu parlais de Wong Kar-wai. Parfois, ce truc, moi j’ai l’impression, John aussi, je sens quand il écoute, il compare son écoute à une espèce de texture esthétique comme on peut avoir au cinéma. Au-delà de ce qu’il va vouloir exprimer sur le morceau d’abord, j’ai l’impression qu’on fonctionne fort comme ça aussi. Et c’est en effet une espèce de trip où après, moi j’amène aussi ma patte un peu plus synthé dans ce truc-là aussi.

Ce qui se faisait aussi sur Mirror Mirror, mais ce qui ne se faisait pas du tout sur le côté organique de Blow. C’est un laboratoire permanent. C’est ça qui est génial dans Ghinzu qui est un peu un chaos ambiant permanent sur le fil. J’aime bien utiliser ce truc.

C’est pour ça que ça prend du temps aussi. C’est vrai que je trouve que c’est très à l’image.

D’ailleurs pour nous, ça ne pouvait pas être un autre morceau pour l’ouverture du disque, voire peut-être en live.

La Face B : Ce qui est marrant, c’est que ce morceau-là, Snow White et Out of Control, qui sont les trois premiers, sont des morceaux qui sont très rassurants pour des fans de Ghinzu et qui permettent après d’aller explorer musicalement des choses complètement différentes, avec des ajouts de cuivre, des tempos un peu en variation aussi, un peu surprenants. Ils sont un peu un câlin qui dit « On est toujours là » pour ensuite proposer quelque chose qui montre que vous avez 15 ans dans les pattes aussi.

John Stargasm : Pour revenir à ce que tu dis, les créations, les morceaux, il y en a des plus domptables que d’autres. Et il y a surtout, à un moment donné, dans le rapport à la création, des évidences. Un morceau comme W.O.W.A. il t’impose le voyage, il t’impose la dynamique. Tu vas d’un endroit à l’autre sans t’en rendre compte. Et ça, c’est ce qu’on aime faire. Le vertige et l’idée que tu ne l’as pas vu venir, mais tu y es en fait.

Tu n’as pas voulu, ce n’est pas grave, tu y es quand même. Sur l’idée de commencer une préméditation pour dire ça, c’est Ghinzu, ça, c’est pour pouvoir imposer autre chose. Je ne sais pas.

Tout ce que je sais, c’est qu’on a toujours eu cette liberté de faire des choses assez éclectiques. Et même si on est dans un genre, on ne se limite pas à un style dans ce genre. Il faut qu’il y ait du piano-voix ou en tout cas qu’on laisse la place à des choses beaucoup plus intimistes comme à des choses qui sont des grands voyages orchestraux.

Et ça, ça fait partie de ce qui nous ressemble. On peut très vite nous-mêmes s’ennuyer avec des choses. C’est un peu le downside de l’expérience.

Quand tu le vois venir et que tu écoutes, tu fais bon, ok, ouais. Je ne sais pas, vous faites de la musique ?

La Face B : Non.

John Stargasm : Il va falloir s’y mettre ! En gros, ce que j’essaie d’expliquer, c’est que quand tu es musicien, il y a vite des choses qui t’ennuient.

C’est impératif dans la musique et d’évoluer, et de changer, et de ponctuer avec des sensations différentes. Sinon, moi ou Jean, on va se faire chier. Et on ne peut pas faire un album où on s’ennuie.

La Face B : Parce que sinon, ça ennuie les gens.

Jean Montevideo : Non, mais par contre, parfois ça ressemblait presque à de la performance où on décidait de s’isoler 10 jours dans une maison dans les Ardennes belges. Et on se confrontait à « voilà, maintenant, on va terminer ce morceau ». Et je trouve que ce n’était pas de l’ennui, mais il y a cette volonté d’écrire à 5, de breaker le morceau à 5.

Pour moi, c’est presque de l’ordre de la performance. Il y a ce côté très à l’ancienne, très ce qui pouvait se passer dans les années 70. Il y a un truc sans le vouloir.

La Face B : C’est un choix d’humanité, finalement. Il y a cette idée-là dans l’album qui se répercute dans les thématiques des morceaux. Je ne sais pas si ça a été voulu ou pas, mais pour moi, c’est un grand album sur l’amour.

John Stargasm : Et ce n’est que ça !

Jean Montevideo : Je l’ai enregistré pour la prochaine interview. Tout ce que tu dis, c’est dingue. C’est notre premier jour d’interview.

John Stargasm : C’est con que ça n’ait pas été la première ! C’est un grand album sur l’amour. En tout cas, il y a quelque chose lié aux relations. Il y a quelque chose d’assez universel. Soit tu l’as vécu, soit tu vas le vivre.

Ça, ça concerne tous les morceaux. Parce que c’est vrai qu’il s’est passé beaucoup de choses pendant toutes ces années.

La charge narrative est dans le processus de composition. Ou en plus, tu te rends compte que tu peux tout faire toi-même. Avant, tu étais dans ta cave et on te dit studio. C’est la fête. On répète, on arrive en studio. Tu es obligé de faire ce qui s’est passé en studio.

Maintenant, ton studio, c’est tous les jours, n’importe quand, non stop. Après, il t’arrive une histoire. Tu l’importes dans ton song writing, c’est comme une claque. Mais c’est un album universel sur ce type de rapport, sur ces enjeux liés à des histoires d’amour. C’est plus sur des accidents, des cicatrices.

C’est ça que j’aime bien. J’aime bien les belles cicatrices. Parce qu’elles veulent dire plein de trucs. Et c’est pas moche.

Jean Montevideo : Alors que sur Mirror Mirror il y avait plus un truc métaphorique sociétal. Là, c’est plus un truc très intime, humain.

La Face B : Mais il y a aussi un rapport à la société sur les réseaux, sur l’addiction. Peu importe laquelle.

John Stargasm : Je vais faire une parenthèse. Mais ce truc de certaines valeurs qui vacillent, mises à mal dans l’establishment. Des combats, des postures qui deviennent opportunistes.

Rajouter à cette histoire de ce qui est vrai et ce qui n’est pas vrai, des réseaux sociaux où il ne s’agit plus de chercher l’info. Ni d’avoir une discussion. Mais d’avoir une opinion. Et de la mettre comme une espèce de conflit.

Il ne s’agit plus d’avoir une idée. Il s’agit de choisir un camp. La démocratie avant, c’était plein d’idées différentes.

La Face B : On choisit celui qui crie le plus fort.

John Stargasm : Exactement.

Jean Montevideo : Comme dans Ghinzu (rires).

John Stargasm : Au final, c’est un régime totalitaire. Au moins, il n’y a pas de vagues. Comme ça, c’est dit.

Tu peux te taire. Mais si je ne t’ai pas interrompu, je ne t’ai pas interrompu. C’est vrai que si tu veux, dans toute cette histoire, finalement l’amour ou être sur des choses vraies et plus intimes, c’est ce qui nous semble être ce qui fait du sens.

La Face B : Ce qui est symptomatique de l’époque, c’est de devoir créer un Instagram pour pouvoir vendre son album.

Jean Montevideo : A qui le dis-tu ?

John Stargasm : Tu as vu qu’on n’est pas hyper actifs.

La Face B : Ça colle aussi à ce qui est dit dans l’album, et de l’addiction des réseaux, et de la nécessité de pouvoir exister et d’être forcément sur ces choses-là.

John Stargasm : C’est clair. J’ai perdu le fil. On a sous-estimé ces histoires de réseaux sociaux, d’idées et tout.

On sous-estime comment ça déteint dans les relations, même à la maison, même avec ta femme, les argumentaires, pouvoir discuter, pouvoir chercher la bonne info, faire fleurir un truc. Franchement, c’est inquiétant.

La Face B : J’ai l’impression que c’est ce que dit Snow White.

John Stargasm : Complètement.

La Face B : C’est un parallèle qui peut très bien autant parler de comment la drogue détruit nos relations, que comment des réseaux sociaux et des choses, des addictions, peuvent détruire les rapports humains et l’amour.

Jean Montevideo : Je trouve qu’il y a un côté un peu intrusif, malaisant. C’est d’ailleurs difficile pour un groupe de s’exprimer ou de gérer ses Instagram. C’est pas très relevant.

La Face B : Je vais revenir sur l’album. Vous allez me dire si je me trompe. Je vous parlais des 3 premiers morceaux et j’ai l’impression qu’avec Forever qui est un morceau très atmosphérique mais qui est émotionnellement est très chargé, il y a une libération musicale et une exploration décomplexée beaucoup plus prononcée qui suit après dans l’album.

John Stargasm : Complètement. Je pense que c’est un morceau qui correspond à un registre qu’on aime bien qui est plus classique dans les harmonies. Un peu canon de Pachelbel. Et c’est vrai que là le kiff c’était la rythmique, ce type d’accord et cette idée de fleuve et un peu inexorable. C’est un triptyque : la rencontre, le doute, la rupture. Voilà, bonsoir (rires).

Jean Montevideo : C’est vrai que ça a été un élément déclencheur de ce côté rock plus décomplexé sur ce disque. C’est sûr que ça a ouvert un peu des portes mais pour moi c’est un des plus anciens aboutis dans le process. C’est celui où il n’y avait pas photo au début et d’ailleurs il y a eu plusieurs moutures.

Je pense qu’on a réussi à vraiment lui donner une singularité quand on était à New York en… 1987 (rires). On a eu cette chance de rencontrer Bowie… ils étaient tous là. Pour moi c’est vrai ce que tu dis, et il y a ce côté en effet malgré nous où on a voulu rassurer une audience sans le vouloir sur des morceaux comme Out of Control et Snow White.

John Stargasm : Et tu vois, comme on est belges, forcément on n’a pas vraiment de préjugés sur les influences qui nous habitent. On a toujours été des fans de Michel Legrand, de musique de films français des années 70, c’est quelque chose que l’on trouve magnifique. Ce sont des très grands compositeurs contemporains et si tu veux dans ce morceau-là, la gratte elle fait un peu hommage à ce type de musique. En ce sens où avant ce n’étaient pas des références qui étaient très glam pour le rock et nous on voulait que ce soit là en ce sens, c’était décomplexé pour ça.

Jean Montevideo : C’est marrant parce que je trouve qu’il y a ce côté glamour dans ce morceau dont tu parles. C’est osé.

La Face B : Il y a des émotions retenues, ce qui est assez rare chez Ghinzu. On sent que ça pourrait exploser à tout moment mais c’est un morceau qui se tient sur la tension mais qui va aussi avec la tension amoureuse.

Jean Montevideo : Sur le fil.

John Stargasm : Le crescendo, l’explosion c’est un peu notre spécialité. C’est bien aussi de faire des choses qui peuvent être dans cette zone un tout petit peu avant, et de rester dessus.

La Face B : Il y a deux morceaux dans la suite qui m’ont marqué…

Jean Montevideo : Que je déteste ! Il y a deux morceaux où j’ai quand même un petit problème avez ça (rires).

La Face B : C’est Apologies et Fool. Et la question, qui est très intelligente vous allez voir (rires) : est-ce que vous avez l’impression avec ces morceaux-là d’être un peu devenus des 21st century crooners ?

Jean Montevideo : (rires) C’est excellent, j’adore ! C’est le diamant de ton interview !

John Stargasm : On va faire un petit setup avec une oreillette !

Jean Montevideo : Moi j’ai tout de suite dit, quand il a accouché de ce chant sur Apologies, c’était indéniable que c’est cet esprit crooner qui a fait la réussite de ce morceau, et c’est marrant parce que quand on voit des morceaux on repense à la session, l’endroit, à ce chaos ambiant. A Bruxelles, un château complètement débile qu’on nous avait prêté. On a passé 10 jours là et on a fait ce morceau. Et le reste, il n’y avait rien à jeter non plus.

John Stargasm : Mais on a tout jeté.

Jean Montevideo : Non !

John Stargasm : Non, on a que ça. 10 jours. (rires)

Jean Montevideo : Mais tu vois comme quoi, il n’y a pas de règle. C’est travailler avec les humeurs de chacun aussi. Je suis d’accord avec toi sur le côté crooner que moi je trouve génial dans la personnalité de John.

La Face B : Mais qui est assumé. J’ai l’impression que c’est un truc qui a toujours été présent dans ta façon de chanter mais qui est complètement assumé.

John Stargasm : Elvis Presley, Frank Sinatra, tu vois.

La Face B : Dans Fool, en plus c’est un morceau très désespéré dans ce qu’il raconte, à vif.

John Stargasm : D’abord ça soulage de s’excuser, c’est plutôt un soulagement et Fool c’est le mec qui sent que sa meuf l’aime plus.

Jean Montevideo : Triste constat.

John Stargasm : C’est un genre agnostique. Tu peux mettre toutes les combis que tu veux, mais ça termine sur une note positive. Tout va s’arranger, on va se démerder ça va aller.

Jean Montevideo : Tu veux bien écrire notre biographie ?

La Face B : Est-ce que vous pouvez me parler de Breathless Words qui est aussi un morceau hyper important, surprenant, très bande originale de film, et qui termine l’album de cette manière-là, un peu folle. C’est une fin, mais c’est aussi une ouverture. Un générique qui envoie vers autre chose.

Jean Montevideo : C’est pour ça qu’on a fait un gros cut final. On a beaucoup discuté là-dessus. Tu as raison, ça laisse en attente et moi je voulais continuer l’envolée, sur-arranger, se dire on fait un truc orchestral encore poussé plus.

John Stargasm : Mais on a dû finir l’album.

La Face B : Il n’y a plus d’argent !

Jean Montevidéo : On a plus d’argent exactement ! (rires) Mais c’est vrai qu’il y a ce truc qui ouvre vers quelque chose de nouveau. Et c’est vrai que c’est un peu… Revu dans le contexte, c’est assez fou cet arrangement très Morricone, très… Moi je trouve que c’est à l’image de notre esprit un peu libre. On ne s’est jamais cantonné à un style. Et voilà, c’est aussi ça. Mika le bassiste, qui est un énorme fan de cette période de film, des bandes originales de cette époque-là. C’est son input. John n’y croit pas, une année se passe. Et puis après ça discute.

John Stargasm : Non, c’est pas ça ! Ils sont à la mer. On passe notre temps à bouffer, à boire. Et puis, je suis dans mon lit. Et si tu veux, c’est une espèce de dépendance comme ça. Et puis là, il y a une petite église dans laquelle ils ont installé tout le matos. Avec, tu vois, genre, deux semi-remorques qui arrivaient. Et là, j’entends un peu, j’entends des cuivres. Qu’est-ce qu’ils foutent, qu’est-ce qu’ils foutent ? J’arrive, les deux injectés : écoute, écoute, tac, ils mettent le truc. Une espèce de truc avec des cordes dans tous les sens et tout et vraiment c’est un…

La Face B : La fin d’une dictature !

John Stargasm : C’était des envolées d’orchestre un peu à la Beatles comme ça. Et ça fait partie ça aussi des explorations, des chouettes moments de composition.

Jean Montevideo : Mais c’est clair que la musique de film, c’est pas… La valse dans In the mood for love de Wong Kar-wai, et c’est un truc qui ne te laisse pas indifférent, et tu y penses toute ta vie, c’est complètement fou ce que ça peut laisser comme empreinte. Et après, tu la digères, et tu arrives quand même à mettre cette petite empreinte sur ton album…

John Stargasm : Mais en même temps, ça doit rester, tu vois, entertainment, ce n’est pas une œuvre intellectuelle.

Jean Montevideo : Mais on a été jusqu’au bout. Nos arrangements, on les a fait réinterpréter avec un vrai trompettiste, avec des vrais cuivres, une vraie section de violons. Ce côté organique pour traverser des décennies.

La Face B : J’ai ma question que je me pose depuis plus de 20 ans chez Ghinzu : quand vous composez, quand vous écrivez, à quel moment vous savez quel partie nécessite des paroles et quel morceau n’en nécessite pas ? Parce que le côté instrumental chez Ghinzu est aussi hyper important.

Jean Montevideo : C’est marrant parce que je trouve que la question du texte, etc., je pense qu’un peu comme… Je ne suis pas un fan de U2, mais c’est Bono qui l’expliquait : il ne se cantonnait pas à comment on pouvait faire en chanson française où il y a un auteur et je vais te mettre tes paroles en musique.

Il n’y a pas de limite dans l’utilisation de la voix au début, puisque John parfois part d’un… on appelle ça un yaourt, un truc ou une idée, et peut-être que le texte vient dans un second temps, et ça laisse aussi un truc assez ouvert pour le côté instrumental, mais ça n’arrive jamais à John de se mettre au piano et de lire un texte. Oui, il va chercher la mélodie, mais il va…

John Stargasm : Tu as aussi des créations, tu vas faire le morceau. Et dès que tu fais des mélodies ou des paroles, tu perds quelque chose. Et puis à l’inverse, à un moment donné, on va faire des arrangements et ils sont diminués par une mélodie de voix. La voix chez nous, elle prend quand même de la place. Ce n’est pas une voix d’ambiance derrière. Elle s’adresse un peu à toi, direct. Donc, je crois que le choix, il se fait un peu comme ça. À un moment donné, c’est là, tu vois.

Jean Montevideo : Après, ce que John dit aussi souvent, c’est qu’on aime bien aussi faire des compos parce qu’on fait aussi un peu de la musique de musiciens. Le quidam, le lambda va être peut-être plus touché par un texte, un morceau fleuve, indigeste. Il y a ces grands moments espacés dans notre musique parce qu’on aime ça aussi. On est un crew à Bruxelles aussi et c’est intéressant de se partager des trucs.

La Face B : Il y a des gens qui pourraient dire facilement que ce sont des morceaux d’entracte ou des passages alors que non, je trouve que les morceaux instrumentaux dans vos albums, ils ont leur place. Ils ont une importance, ils ont un message aussi à chaque fois.

Jean Montevideo : Oui c’est génial, et puis il y a ce côté cinématographique qui est indéniable, je pense qu’on aimerait en faire.

John Stargasm : Rien que 21st Century Crooner, on a envie de voir !

Jean Montevideo : C’est marrant parce qu’il y avait une hypothétique 22 Century Crooner qu’on a appelé comme ça pour se repérer mais qui est dans le même principe, qu’on n’a pas eu le temps de terminer malheureusement, mais qui existe et qui va peut-être voir le jour.

John Stargasm : C’est aussi parce que comme on est quand même un live band, si tu joues au piano et que ça devient (chante la mélodie)… Ça devient compliqué.

Jean Montevideo : Ça c’est la mélodie de 20 Secondes.

John Stargasm : Quand tu seras musicien, tu comprendras qu’il y a une forme de dépendance entre les différents organes.

La Face B : Une dernière question sur le live, justement. Puisque vous êtes un live band comme tu le dis avant tout, est-ce qu’il y a une excitation particulière à reprendre une tournée avec ces nouveaux morceaux là et comment vous allez intégrer ces morceaux de l’album qui logiquement devraient prendre une part plus importante ?

John Stargasm : On ne sait pas encore. On est excités ça c’est sûr !

Jean Montevideo : Je t’avoue que ce n’est pas anodin qu’on ait terminé cet album deux ans après les 20 ans de l’anniversaire de Blow. Parce que c’est vraiment ce truc, cette reconnexion avec le public et cette attente et cette réaction qui nous a… On a repris un plaisir de malade à faire de la scène et d’avoir un accueil comme ça du public. Et c’est censé être un laboratoire là-dessus aussi. C’est marrant parce qu’on en discute beaucoup ces derniers jours à essayer de caler cette setlist dans la préparation du live parce que tous les équipes autour peuvent… D’ailleurs, si tu as des idées, n’hésite pas. D’ailleurs, je vais prendre ton mail juste après.

John Stargasm : Tu vois, des morceaux comme Electronic Jacuzzi, tu ne sais pas où quoi comment, mais tu peux avoir un Bingo qui est génial, ou un Turn of the Satan, ou je ne sais pas. C’est compliqué, tu vois.

La Face B : Il faut faire un rappel sinon !

John Stargasm : C’est en soi aussi une célébration, c’est pas juste b-side.

Jean Montevideo : La difficulté aussi, je vois des groupes qui présentent un nouveau disque : au bout de 5-6 morceaux, tu as quand même envie d’entendre ce qui t’a marqué avant. Tu n’as pas encore digéré l’album. Ça aussi tu vois.

John Stargasm : ça doit se mélanger.

Jean Montevideo : ça doit se mélanger, mais il ne faut pas en faire trop, il faut en faire moins.

La Face B : Surtout qu’il y a une forme d’attente, parce que par exemple en France vos deux dates à Paris elles ont affiché complet alors que les gens n’avaient même pas écouté un morceau.

John Stargasm : Ça c’est inquiétant.

Jean Montevideo : Pourquoi les gens viennent nous voir ? Est-ce qu’ils s’intéressent à ce nouvel album ou est-ce qu’ils veulent juste…

La Face B : Vous leur avez manqué surtout.

Jean Montevideo : Est-ce que finalement c’est anecdotique ? Les gens font un peu ce qu’ils veulent. Est-ce qu’il faut un album ? Nous on a accordé une importance à sortir un album complet, quelque chose qui se tient de A à Z, et c’est vrai que c’est moins…

John Stargasm : On ne sait pas ce qui va se passer.

Crédit photos : David Tabary

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