CHASING LIGHT, le Jazz polymorphe du Moses Yoofee Trio

En février dernier, lorsque nous nous entretenions avec les trois musiciens du Moses Yoofee Trio, une volonté était apparue comme étant claire : aller plus loin, multiplier les voies pour ensuite les joindre. Le Jazz, de par son histoire, a toujours été un laboratoire pour les oreilles les plus ouvertes et téméraires. Le Fusion en est un témoin clairvoyant, c’est une musique vivante qui ne cesse de se mélanger, d’expérimenter, des fois avec plus ou moins de succès, mais après tout, comment découvrir le feu sans prendre le risque de se brûler ?

C’est dans cette optique que MYT, le premier album du trio allemand, fût élaboré. En adoptant une approche plus réfléchie, presque intellectualisante, les trois musiciens étaient parvenus à toucher du doigt un équilibre qui commence à leur coller à la peau. À mi-chemin entre spontanéité et démarche artistique claire et avisée, ce premier disque marquait un tournant clair. Comme le disait Moses Yoofee lui-même au sein de cette fameuse interview : « C’est un processus de composition complètement différent du dernier EP parce qu’on a également produit quelques démos », preuve d’une réflexion dépassant le carcan du Jazz purement improvisé.

De ce fait, MYT mettait en avant un style affirmé auréolé d’une maîtrise technique démontrant le très haut niveau de ses auteurs. Capable d’osciller entre moments de retenue pondérée, presque élémentaire par instants, et séquences de pure démonstration de force — le disque prouvait déjà une certaine maturité de la part des trois allemands. On peut notamment mettre la lumière sur la performance grandiose de Noah Fürbringer, véritable chef d’orchestre d’une section rythmique virevoltante et d’une efficacité redoutable.

C’est alors que notre printemps fit illuminé avec la sortie de CHASING LIGHT, nouvel EP de la formation berlinoise. Comme beaucoup dorénavant, la sortie de ce genre de format court prend la forme d’un laboratoire. Le but étant d’explorer, d’essayer et de se familiariser avec des idées neuves pouvant ensuite, une fois arrivées à maturation, venir garnir un nouvel album. Et ce nouveau projet ne déroge pas à ce qui paraît maintenant être une règle tacite pour cette nouvelle génération de jazzmen.

En s’ouvrant par ZERO, l’idée de l’EP est lancée. On retrouve dès les premières mesures une fondation inchangée, qui vient être ornée de nouveautés frappantes tant elles viennent remuer un son dès lors bien affirmé. La plus marquante étant la présence quasiment constante d’une guitare. En plus d’habiller un mix déjà bien rempli, celle-ci permet un enrichissement harmonique certain qui semble prendre de l’épaisseur. Nous pouvions l’entendre sur MYT par instants, mais l’instrument n’occupait pas une fonction si omniprésente. GEMINI, morceau du premier album des allemands, avait ouvert la voie avec son solo de guitare voluptueux, nous permettant d’entrevoir certaines pistes quant aux préférences stylistiques du trio. 

Ici, ZERO vient apporter un relief nouveau à cette volonté d’inclure la guitare comme une composante majeure des travaux du groupe. L’instrument occupe un rôle prépondérant dans le morceau, celui d’agir comme une voix mélodique immuable. Celui-ci est utilisé pour remplacer numériquement la voix d’un ou d’une vocaliste. Ceci nous permettant alors d’assister à un empilement de couches harmoniques tout aussi riches les unes que les autres. Une dynamique qui va s’avérer omniprésente tout du long de l’EP, comme sur le titre éponyme par exemple. À noter par ailleurs l’excellent et renversant changement de dynamique du morceau d’ouverture qui vient offrir une transition d’une grande fluidité vers le second morceau de l’EP : NOTHING TO LOSE.

De plus, ce même morceau vient confirmer la volonté du groupe d’inclure des éléments de sampling ainsi que des codes de la musique électronique au sein de sa musique. Cela passe, comme c’était déjà le cas sur MYT, par la voix collaborative, ici avec l’artiste Mulay. On retrouve cette idée d’électronisation de la musique du Moses Yoofee Trio sur INNER CIRCLES dont la base harmonique repose sur un sample, venant par la suite être complété par d’autres sonorités du même acabit.

Par le biais de ce nouvel EP, les berlinois se permettent également une parenthèse plus directe avec le titre KRAUT et sa ligne de basse qui évoque une version plus douce du Punk Rock anglais des années 1970’s. Cette succession de comparaisons et de modulations stylistiques nous permet de mettre en avant une caractéristique de la musique déployée par le trio au sein de CHASING LIGHT : son impressionnante disparité. Tout en conservant une base solide, les trois musiciens parviennent à explorer de nombreuses identités musicales différentes sans pour autant donner l’impression d’être témoin d’une collection d’idées complètement dénuées de fil directeur.

À travers un projet plein d’assurance et de maîtrise, le Moses Yoofee Trio affiche une confiance inébranlable en une méthode qui ne cesse de gagner en efficacité. En l’espace de seulement six morceaux, les allemands arrivent à nous faire voyager dans une multitude d’ambiances et d’idées différentes qui laissent présager un futur aussi surprenant qu’imprévisible. Amoureux de Jazz dépareillé et sans complexe, vous tenez avec CHASING LIGHT une pièce de choix qui, sans l’ombre d’un doute, trouvera forcément un moyen de vous surprendre.

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