L’artiste géorgien, qui compose désormais en solo, a sorti l’EP Firma en mai dernier chez Julbasa Records. Avec ce projet de pop alternative nomade, il explore la culture de son pays de naissance, où il vit aujourd’hui en partie.

Il faut s’imaginer des câbles à foison, qui s’enroulent et déchirent le ciel, derrière lesquels on aperçoit les montagnes du Caucase. Lorsque ce ne sont pas des immeubles grisâtres de l’ère soviétique. C’est dans la cage d’escalier de l’un de ces derniers que l’on retrouve, au frais et en visioconférence, Murman Tsuladze. Il se trouve à Roustavi, à 30 km de Tbilissi, la capitale géorgienne. C’est ici qu’il a grandi et que sa famille habite.
« Avant, les centres hyperculturels se trouvaient ici, en Orient, à Istanbul. Maintenant, ils sont en Occident. »
Depuis deux ans, le musicien revient « énormément » en Géorgie : « Là, je suis arrivé à un niveau où je peux revenir et vivre un peu ici, me sentir là et être inspiré par cet endroit. » Il y a peaufiné la réalisation de son dernier EP, Firma, après s’être baladé entre Château Rouge, où Murman Tsuladze a écrit ses premiers titres, Florence et Ruisbroek, en Belgique. Autant de lieux qui ont nourri un disque à la composition DIY et à l’émotion brute, enregistrer à même le sol, sans pour autant se passer d’un certain standing au mixage et au mastering.
La Face B : Sur la pochette de cet EP, il y a une Lada Niva blanche, ces vieilles voitures soviétiques, dans un garage. Est-ce en lien avec le nom du disque « Firma » ?
Murman Tsuladze : C’est une photo que j’avais prise, il y a 10 ans dans un garage de mon village. J’avais trouvé la voiture trop marrante. Parce que c’est une voiture qu’on essaie de pimper mais en mode occidental. Du coup, c’est un peu mon histoire. « Un blédard qui fait de la musique occidentale. » Et Firma, désignait dans les années 1990 un produit manufacturé en Occident. C’est une connotation de qualité ! C’est ce que j’aimerais offrir au public géorgien.
La Face B : Ici, en France, votre projet a connu un certain succès et bénéficié d’une importante médiatisation. Qu’en est-il en Géorgie ?
Murman Tsuladze : On a aussi le complexe ici du petit pays, donc dès qu’il y a un Georgien qui fait quelque chose quelque part, c’est tout le pays qui est content. Tu rends les gens aussi fiers comme ça. Ça fait vraiment quelque chose. En Géorgie, les gamins me reconnaissent maintenant. La dernière fois, j’étais assis à côté d’un gars qui m’a écrit après en mode : « Ouais, je suis trop fan de toi. Désolé, je ne voulais pas te déranger, maintenant je te le dis. » En fait, ça a vraiment pété l’année passée. Ma chanson Money, a énormément marché sur TikTok. De toute façon, aujourd’hui, c’est TikTok et l’algorithme qui décident de ta vie de musicien. Tu dois un peu suivre. Je me suis un peu mis à jouer ce jeu-là.
J’avais besoin de venir jouer ici en fait, même les gens ils me disaient ça. C’est le gamin de Schengen qui veut retrouver ses origines. Enfin, ils en ont besoin en fait d’avoir des trucs de qualité un peu différents et tout ça. Quelque chose avec des sonorités plus européennes ou américaines. J’ai beaucoup écouté Phil Collins, et ça a apporté une touche pop-rock des années 1980 à certains titres. J’essaye de toucher à tous les genres. J’admire les musiciens qui font évoluer leur style au fil du temps sans rester figés dans une répétition d’eux-mêmes. Un peu comme Tame Impala.
Pourtant, je reste encore attaché à la musique traditionnelle géorgienne. Dans ma manière de faire de la musique. Je pense être quelqu’un de nostalgique. La nostalgie, c’est un truc d’immigré en fait, parce que tu quittes un endroit où tu étais bien, mais en même temps ça n’allait pas.

La Face B : Est-ce que tu as des souvenirs d’enfance de ces mélodies géorgiennes ?
Murman Tsuldaze : J’ai appris à aimer la musique chez mon oncle qui nous jouait tous les week-ends chez ma grand-mère, c’était gros supra, de grands banquets géorgiens où on fait la fête. Lui était au piano et il nous jouait toutes ses chansons. En fait, le jour où j’ai commencé à faire de la musique, ça faisait quoi ? Je crois 10 ou 12 ans que j’avais plus vu ça et ce souvenir a explosé en moi comme si j’avais pris de la MDMA. Musicalement, c’est à la fois oriental et occidental qui est hyperkitsch et qui est une musique populaire, de prolo quoi. Aussi, c’est le pays du vin. Du coup, les gens ils boivent du vin, après ils sont tout le temps des câlins. C’est le pays un peu de l’amour en fait. C’est une ambiance qu’on retrouve un peu partout dans la région.
« Quand j’ai commencé Murman Tsuladze, c’était pour rendre hommage aux musiciens de supra »
La Face B : Dans le dossier de presse, il est dit que « l’exotisme devient politique ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Murman Tsuldaze : C’est une petite pique parce que je joue sur des codes autant de l’Occident que de l’Orient pour parler de choses profondes. Placer des petits trucs politiques, même si en ce moment je n’ai pas très envie de parler politique, c’est tellement complexe, que je préfère faire ça par musique. Aussi, pour revendiquer un peu mon identité.
Par exemple, j’ai joué à plein de festivals en France où on m’a lancé comme un groupe balkanique. Il y avait une radio assez connue qui m’a un jour présenté comme un trio franco bulgare. Je suis ni franco ni bulgare, je suis plutôt belgo-géorgien. Comment tu ne peux pas rigoler de cela ? Et puis, depuis mon enfance, on me dit : « Mais toi, tu viens d’un pays où il fait froid », « Ouais mais toi t’es Russe ». Alors que les Russes, c’est nos colons. Ils nous ont fait la guerre trois fois sur trente ans, 20% du territoire est occupé par la Russie.
Quand j’ai commencé le projet Murman Tsuladze l’idée c’était ça, c’était de rendre hommage à tous les Géorgiens, les joueurs de musique pendant les supra. De qui on s’est un peu foutu de la gueule, par leur côté kitsch, alors qu’ils sont tous techniquement incroyables. Ma musique transcende les frontières et les genres. J’évolue dans des lieux très multiculturels. Il y a plein d’inspirations de musiques des pays voisins : du grec, du turc du perse…
Avant, les centres hyperculturels se trouvaient ici, en Orient, à Istanbul. Maintenant, ils sont en Occident. À Paris, t’as le monde entier qui est là. Ça fait tellement partie de la France, d’être à ce point tellement multiculturel, d’être ouvert au monde. T’as des villes comme Londres, Paris, Bruxelles, où je crois que Bruxelles il y a des gens qui viennent de 180 pays différents, c’est incroyable.