Chroniques

Angus & Julia Stone changent de tempo

Artiste
Angus & Julia Stone
Album
Karaoke Bar
Sortie
4 septembre 2026

Depuis plus de vingt ans, Angus & Julia Stone composent une musique suspendue hors du temps, faite de silences et d'harmonies partagées. Des premiers accords de A Book Like This aux paysages de Cape Forestier, le frère et la sœur australiens ont bâti une discographie humaine, tissée de chansons qui accompagnent des vies entières.

Attendu le 4 septembre, Karaoke Bar, leur septième album studio, ouvre un chapitre plus solaire, tourné vers le chemin parcouru et la connexion aux autres. Le duo garde son identité immédiatement reconnaissable — ces voix qui n'en forment qu'une, ce folk rêveur qui a fait sa réputation — tout en l'ouvrant vers des couleurs plus synth pop, où la danse s'invite désormais au chant. Les aventures solo d'Angus, avec Dope Lemon, et celles de Julia n'effacent jamais l'ADN du groupe : elles enrichissent sa palette de nouvelles nuances.

Porté par une joie discrète mais omnipresente, nourri par les voyages et les rencontres, ce septième album est celui d'artistes qui ont appris à regarder leur passé avec tendresse plutôt qu'avec nostalgie. Lorsque nous rencontrons Julia Stone quelques jours après leur concert parisien au Trianon, une idée revient plusieurs fois dans la conversation : celle de la création collective. Plus qu'un nouvel album, Karaoke Bar est une nouvelle manière de travailler. « C'est le premier album d'Angus & Julia Stone où nous avons réellement tout créé ensemble, dans la même pièce, au même moment », confie ainsi Julia.

La différence peut sembler subtile ; elle change pourtant la manière dont l'album respire. Angus et Julia ne se répondent plus seulement, ils construisent ensemble une même histoire. Une joie solaire traverse l'ensemble de Karaoke Bar — une joie qui n'efface ni les souvenirs ni les blessures, mais choisit désormais de les regarder avec tendresse. Le titre porte cette idée de connexion aux autres : le public, les potes, la famille. Chaque morceau ressemble à une escale, chaque ville devient un souvenir. D'Hydra à Miraval, de Tokyo à Mexico City, Angus & Julia Stone invitent à un voyage aussi géographique qu'intime. Et cette histoire débute sur une île grecque.

1ère escale — Karaoke Bar

Le morceau est né sur l'île d'Hydra, à quelques maisons de celle où vécut longtemps Leonard Cohen. Karaoke Bar parle de connexion, de ce moment où des inconnus deviennent une communauté. Julia l'expliquait d'ailleurs simplement : « Un karaoké est un endroit merveilleux. Tout le monde a le droit de prendre le micro. Pendant quelques minutes, les barrières tombent. On chante avec des inconnus, et il se crée quelque chose de profondément humain. » Le morceau devient ainsi une métaphore de la musique elle-même — "Strangers are our old friends…" Un espace où les différences disparaissent, où chacun partage une émotion commune le temps d'une chanson.

Dès ce premier titre, quelque chose a changé : les arrangements sont plus ambitieux, la production plus ample, les percussions plus présentes. Sans renier ses racines folk, le duo ouvre sa musique vers une pop organique et lumineuse. Quelques notes de cordes ouvrent l'album avec élégance, avant que la voix grave d'Angus ne s'avance. Puis Julia le rejoint, et le morceau prend une autre dimension : les harmonies, toujours naturelles, mènent à un refrain contagieux, "At that old karaoke bar", au phrasé saccadé qui s'imprime immédiatement en mémoire.

Karaoke Bar est une déclaration d'amour à ces lieux ordinaires qui deviennent extraordinaires parce qu'ils accueillent des instants de vie — un titre qui ouvre l'album avec beaucoup de lumière.

2ème escale — Monroe

Monroe change de décor sans transition brutale : le folk laisse place à un groove reggae délicat, baigné de soleil. Une guitare souple, une basse ronde, un saxophone discret en arrière-plan — tout invite à ralentir. Cette fois, Julia prend les commandes ; sa voix, fragile et solaire, flotte au-dessus des instruments. Derrière cette douceur se cache une réflexion plus intime : ces relations où deux êtres restent si profondément liés que le moindre éloignement semble déséquilibrer l'autre. "If a little bit of you goes, then a little bit of me goes" — impossible de mieux résumer cette idée d'un amour où chacun porte une partie de l'autre.

Le morceau a été enregistré à Miraval, le studio provençal où Pink Floyd, The Cure ou AC/DC ont laissé leur empreinte. Julia se souvient : « En entrant dans ce studio, on ressent forcément quelque chose. Il y a une énergie incroyable, mais aussi beaucoup d'humilité. On pense à tous les artistes qui ont enregistré ici, et cela donne envie d'être simplement à la hauteur de la musique. »

3ème escale — Celestial Bodies

Celestial Bodies ouvre une nouvelle fenêtre — sans doute le titre le plus audacieux de l'album. Les synthés prennent davantage de place, la basse devient plus ronde, les percussions plus affirmées. La folk laisse respirer une pop scintillante, presque cosmique, sans jamais donner l'impression de courir après une modernité artificielle.

On y entend autant Angus & Julia Stone que Dope Lemon ou les projets solo de Julia. « Ces influences font désormais simplement partie de qui nous sommes », explique Julia. Rien n'est calculé : vingt années de créations parallèles finissent par se retrouver dans les chansons qu'ils écrivent aujourd'hui ensemble.

Le texte, l'un des plus mystérieux du disque, multiplie les images cosmiques et les interrogations existentielles : l'amour y devient une manière de chercher sa place dans un univers plus vaste. Sur scène, le morceau est déjà culte : « Tout le monde danse sur scène. Il y a une vraie joie quand on la joue », confie Julia. Cette énergie se prolonge sur Strangely Strangely, qui pousse un peu plus loin l'exploration pop et les textures électroniques, sans jamais renier les racines folk du duo.

4ème escale — The Start

The Start agit comme une respiration. Après les envolées pop de Celestial Bodies, le duo revient à une écriture épurée, centrée sur ce qu'il sait faire de mieux : deux voix qui dialoguent avec cette fluidité simple et instinctive. Les harmonies restent délicates, mais la production s'autorise plus d'espace ; le refrain, presque fédérateur, semble taillé pour les lives. « Nos premiers albums étaient souvent traversés par le manque. Aujourd'hui, il reste de la nostalgie, bien sûr, mais il y a aussi beaucoup plus de gratitude », confiait Julia en évoquant l'évolution de leur écriture. La mélancolie n'a pas disparu : elle a simplement appris à sourire.

5ème escale — Brightest Place

Mon Coup de coeur - Brightest Place, sans doute la plus belle synthèse de ce que le duo est devenu après vingt ans de musique ensemble. Les guitares acoustiques retrouvent la chaleur des débuts, tandis que la production, plus ample, apporte la modernité qui traverse tout le disque. Le rythme donne envie de marcher, de danser — on pense à ces villes qui ne dorment jamais, où l'on finit par trouver refuge au milieu de la foule. Brightest Place encapsule tout ce qui fait Angus & Julia Stone version 2026: les debuts, l'experience, le folk, les projets solo, les harmonies, les refrains federateurs, les voyages et les rencontres.

Julia nous confiait que le morceau avait failli disparaître du disque : pendant des mois, elle a cherché une nouvelle mélodie pour les couplets, avant de revenir à son intuition initiale. « J'ai fini par comprendre que la première mélodie était la bonne. J'avais simplement besoin de faire confiance à mon instinct. » Elle associe la chanson à New York, à ses lumières et à cette sensation de disparaître dans la foule tout en se sentant profondément vivant. On y retrouve la tendresse de Down The Way, les harmonies de Snow, les textures plus modernes héritées de Dope Lemon — et surtout beaucoup de fun et de joie qui impreigne tout Karaoke Bar.

6ème escale — Take Me Back to Japan

Certaines chansons parlent d'une personne, d'autres d'un moment : Take Me Back to Japan parle d'un lieu — et de ce que les lieux deviennent une fois qu'on les a quittés. Les synthés évoquent les années 80 sans céder à l'exercice nostalgique ; la production feutrée donne l'impression d'écouter une vieille cassette retrouvée au fond d'un tiroir.

Le Japon n'est qu'un point de départ. Ce qui intéresse le duo, c'est cette sensation universelle de revenir mentalement vers un endroit qui nous a transformés. « Chaque endroit laisse une trace. On ne compose jamais exactement la même musique après avoir vécu quelque part, même pendant quelques semaines. Les paysages, les gens, les rencontres finissent toujours par entrer dans les chansons », racontait Julia. Angus, de son côté, situe la chanson à Tokyo, à l'époque où l'on pouvait encore « fumer une cigarette au cinéma » — un détail minuscule qui concentre à lui seul toute une époque. Take Me Back to Japan est un morceau extrêmement nostalgique et intemporel. Il aurait pu voir le jour il y a 20 ou 40 ans ou maintenant. On se sait pas et ce n'est pas grave.

7ème escale — Cowgirls Lover Boi

Avec Cowgirls Lover Boi, le duo s'autorise une parenthèse espiègle. Les guitares flirtent avec les grands espaces américains, les rythmiques empruntent aux bandes originales de western, comme si Ennio Morricone croisait une folk-pop australienne baignée de soleil.

Après vingt ans souvent associés à la mélancolie, Angus & Julia Stone s'autorisent ici à sourire et à jouer avec leurs propres codes, sans perdre leur élégance. Cette liberté s'entend jusque dans leur manière de chanter — plus relâchée, plus spontanée. Une ban son western Spaghetti comico-seducteur.

8ème escale — Cherry Farm

Vient ensuite l'un des morceaux les plus émouvants de l'album. Cherry Farm aurait pu appartenir aux premiers Angus & Julia Stone : on y retrouve la pudeur et la délicatesse qui ont fait leur réputation. Mais la musique refuse de s'effondrer sous le poids du souvenir — une pulsation régulière continue d'avancer sous les harmonies, presque dansante, comme pour rappeler qu'il existe une vie après le chagrin.

« Pendant longtemps, nos chansons parlaient surtout de ce qui nous manquait. Aujourd'hui, elles parlent davantage de ce que nous avons eu la chance de vivre », confiait Julia. La nostalgie est une manière de remercier le passé.

9ème escale — Mexico City

Puis vient Mexico City — une dernière escale pleine de douceur. Les arrangements se dépouillent sans perdre leur richesse ; Angus et Julia chantent à l'unisson, comme si leurs deux voix avaient cessé de dialoguer pour n'en former qu'une. Un chanson qui annonce la fin d'un beau voyage. Le choix de conclure l'album ainsi n'a rien d'un hasard. « C'est comme un pont entre tout ce que nous avons fait avant et tout ce que nous sommes en train de devenir », résume Julia. Un pont entre les harmonies folk des débuts et les nouvelles couleurs pop qui traversent aujourd'hui leur musique. Lorsque les dernières notes s'évanouissent, c'est la fin du voyage.

Karaoke Bar est le plus lumineux des albums d'Angus & Julia Stone. Il n'est certainement pas un retour aux sources mais un enrichissement, une évolution — un album où les influences accumulées au fil des projets solo, des voyages et des rencontres trouvent enfin un langage commun. Angus n'efface pas Dope Lemon, Julia ne met pas de côté ses explorations personnelles : chacun apporte au duo tout ce qu'il est devenu au fil des années.

Interrogée sur ce qui a changé depuis leurs débuts, Julia répond avec simplicité : « Aujourd'hui, il y a beaucoup plus de joie. » C'est sans doute la plus juste définition de Karaoke Bar. Une joie qui se glisse comme un gant dans les harmonies, dans une ligne de basse plus dansante, dans un refrain qui donne envie de chanter avec des inconnus.

Julia nous confiait aussi que leurs chansons ne leur appartiennent plus vraiment une fois publiées : « Aujourd'hui, ces chansons ne nous appartiennent plus seulement. Elles appartiennent aussi à celles et ceux qui les chantent avec nous. » C'est précisément ce que raconte Karaoke Bar : un endroit où les histoires individuelles finissent donc par devenir des souvenirs communs. Vingt ans après leurs débuts, Angus & Julia Stone signent sans doute leur album le plus lumineux — plus libre, plus audacieux, la preuve qu'il est encore possible d'évoluer sans jamais perdre son identité.

Vingt ans après leurs débuts, Angus & Julia Stone continuent de nous rappeler qu'il existe encore des albums qui se vivent comme des voyages. Les plus belles chansons d'Angus & Julia Stone ont d'ailleurs toujours parlé des liens invisibles qui nous unissent.

Avec Karaoke Bar, il y aura toujours quelque part un vieux karaoké, une ville inconnue ou une chanson capable de nous faire sentir, le temps de quelques minutes, un peu moins seuls.

Toujours plus d’interviews et de photos de concerts dans La Face B

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